vendredi 6 janvier 2012

Sociologie des TIC : Séance 7 : le minitel.

Séance 7 - Le minitel.
L'évolution de la sociologie dans les techniques. 

L'émergence de ce nouvel appareil doit beaucoup au contexte socio-économique. On va s'efforcer de voir les liens avec la sociologie mais de façon assez différente : on ne va pas évoquer la sociologie pour caractériser l'évolution des techniques mais on va plutôt parler des techniques pour expliquer l'évolution de la sociologie. On va voir que la technique et la sociologie ont évolué ensemble, co-évolué.

Le secteur des télécommunications en France au début des 70'.
Il est dominé par l’État. L'innovation scientifique et technique est totalement prise en charge par le CNET (centre nationale d'étude des télécommunications), piloté par la DGT (direction générale des télécommunications). L'un des principaux fabricants de l'époque est la CGE, qui deviendra par la suite Alcatel. A l'époque, le CNET est en situation de pouvoir.
A partir de 1974, cela change. D'autres entreprises arrivent et commencent à concurrencer la CGE, comme Thomson (entreprise fr). Le gouvernement commence à changer sa politique industrielle et notamment le directeur de la CNET, est remplacé et le nouveau change toute l'équipe et permet la concurrence entre les entreprises françaises pour la fabrication pour le service public. Le CNET est recentré sur la recherche pure, loin de l'innovation industrielle.
Tout cela se heurte à des résistances importantes en interne pour maintenir le CNET comme détenteur d'une vision globale de toute l'innovation qui irait de études scientifiques jusqu'à l'application et l'appropriation des nouvelles technologies par des utilisateurs ordinaires. A l'extérieur, les entreprises qui rentrent en concurrence résistent aussi car elles doivent prendre des risques dans l'innovation, elles doivent alors prendre des décisions de développement (auparavant pris en charge par le CNET).
On peut expliquer cela par la fin des 30' glorieuses (en 1973 → premier choc pétrolier) et la crise économique. C'est aussi la mort de Pompidou et on a l'élection de VGE en 1974. L'année suivante, les observateurs commencent à comprendre que la crise économique va être durable, le nouveau gouvernement annonce une série de réforme et notamment dans les télécommunications. L'idée est que les entreprises françaises de ces secteurs doivent devenir plus dynamiques, plus concurrentielles et plus innovantes.
Création de la DAI (Direction des Affaires Industrielles), marquant cette volonté de modifier les entreprises françaises. Cela se passe mal. Le responsable du CNET de l'époque est remercié, sous la direction de M. BERNARD, il est alors soumis régulièrement à des évaluations.

Comment expliquer cette volonté de l'Etat français de se désengager de l'innovation ? Augmenter la concurrence entre les entreprises du secteur des télécommunications ?
Une partie de l'explication est d'ordre économique, comme nous l'avons vu. L'objectif est de développer ces sociétés privées pour relancer l'emploi. C'est aussi pour diminuer les dépenses de l'Etat : on voulait avoir des diminutions de prix des appareils produit par ces sociétés, que l'Etat achetait.
Il faut aussi évoquer les événements de mai 68, qui avaient ébranlé les élites dirigeantes de la France. La classe politique d'abord avec la révolution étudiante. La rencontre entre étudiants et ouvriers s'est faite autour d'une exigence commune d'autonomie. Pour les étudiants, c'étaient de se libérer de l'autorité des adultes mais aussi par celle incarnée par les représentants de l’État. Du coté des étudiants, on contestait les professeurs, l'administration, la police et l'armée alors que pour les ouvriers, cela consistait à réclamer plus de liberté vis à vis des patrons mais aussi vis à vis des agents de maîtrise. On demandait aussi des meilleurs salaires et des meilleurs conditions de travail (avoir plus d'autonomie et d'indépendance dans son travail quotidien).
Ces idées exprimées pendant mais 68 se répandent et deviennent dominantes : les hommes politiques et les dirigeants d'entreprise décident de s'y adapter, en accordant beaucoup plus d'autonomie aux administrés et aux salariés. Le travail à effectué est devenu de moins en moins prescrit, il est devenu plus flexible. La conséquence de cela est qu'on a assigné des objectifs et des ressources à l'individu, dans le but d'atteindre ces objectifs à l'aide de ces ressources, sous peine de sanction : stagnation du salaire fixe et augmentation des primes.
Le livre de BOLTANSKI et de CHIAPELLO. Le milieu de l'entreprise s'est adapté au milieu des 80' à cela. Le capitalisme occidental s'est adapté aux critiques qu'on lui a adressé à l'occasion notamment de mai 68. Le capitalisme a réussi à retourner ces critiques à son propre avantage : il y a bien eut une autonomie et une flexibilité croissante mais elle a été très bénéfique au capitalisme car les entreprises ont alors pu diminuer les coûts. Les entreprises publiques et privées sont devenues plus productives et rentables. Cela a été permis entre autre par l'informatisation des calculs dans les entreprises.

BOLTANSKI montre que la sociologie a évolué en même temps pour accompagner ces transformations. Jusqu'alors, la sociologie s'intéressait principalement aux grands groupes sociaux (classes sociales), considérant que l'individu est assez peu autonome dans ses actions et ses représentations.
A partir des 80', on voit apparaître d'autres sociologies qui affirment l'autonomie de l'individu et plus précisément à ses marges de manœuvre. Cette sociologie commence à s'intéresser aux réseaux sociaux, à la place de l'individu dans sa famille, les relations avec ses voisins, etc. L'individu ainsi situé dans ces réseaux relationnels dispose de beaucoup de libertés. Il peut notamment rencontrer d'autres personnes comme il le souhaite et développer de nouvelles relations.
Cette sociologie nouvelle répond à certains besoins : ceux des élites dirigeantes qui la finance, ils entendent eux-mêmes la faire évoluer. Ces évolutions souhaitées vont vers plus d'autonomie, plus de flexibilité et plus de mise en réseau.

A la fin des 70', la crise s'est définitivement installée en France. A ce moment là, les dirigeants politiques et les intellectuelles estiment que la crise doit être combattue grâce aux TIC : ces technologies peuvent rendre la société française plus productive et plus réactive → la mise en réseau de toute la société. Une des solutions envisagées est le développement de l’informatique et des télécommunications.
En 1978, publication d'un rapport commandité par le gouvernement écris par NORA et MINC, s’appelant « l'informatisation de la société ». Ce rapport insiste sur le retard français par rapport aux USA, il faut y remédier car l'informatique en règle générale mais aussi l'informatique en réseau est un secteur d'avenir. C'est l'époque des premières réflexions sur Internet aux USA. C'est un secteur qui pourrait rapidement créer de la richesse et notamment des emplois, cela peut avoir un effet d’entraînement sur le reste de l'économie, notamment car ce sont des technologies génériques, utilisables dans tous les secteurs de l'économie. Il ne s'agit pas simplement de développer une industrie mais il faut aussi familiariser l'ensemble de la population française avec l'informatique. On parle de télématique : télécommunication et informatique => ce rapport propose d'associer ces deux techniques en mettant en réseau des terminaux informatiques reliés par la prise du téléphone. On voulait proposer à l'ensemble de la population française un service d'information en ligne appelé télétel à partir d'un appareil nommé le minitel.
Se met en place une politique très volontariste. En 1980, année de mise en marche du réseau, annuaire téléphonique en ligne avec le 3611. En 1981, il y a 2500 terminaux minitels installés à VELIZY (expérimentation).
Le minitel a été lancé à la DGT par des acteurs qui voulaient se démarquer du passé, valeurs d'autonomie, de flexibilité, etc. THERY, le dirigeant, s'est très vite passionné pour la télématique. Il a souhaité suivre de très près l'évolution. En mars 1978, il crée une nouvelle structure qu'il appelle le département « Nouveaux produits et services » qui dépend directement de lui et dirigé par NORA (un autre membre de la famille) : il lui demande de se détaché du milieu de la télécommunication qui est pour lui trop dirigé par les ingénieurs d'Etat (des polytechniciens). NORA recrute des personnes issues de la gestion, du marketing et de la culture.
Expérimentation à VELIZY (nommé télétel 3V) : les différents acteurs qui s'en occupent ne sont pas d'accord entre eux. NORA et son équipe considèrent que l'idée est de réaliser une « expérimentation sociale », il s'agit de créer un débat citoyen autour de cette technologie et de sa définition.
Une équipe d'ingénieurs pense autrement l'expérimentation, ils veulent évaluer les spécificités techniques du minitel. Un des objectifs de l'expérimentation est d'évaluer quel va être le nombre maximal de connexions simultanées (charge des serveurs). Ils veulent savoir si l'on va pouvoir lancer tel ou tel nouveau service. Les enquêtes réalisées sont basés sur des questionnaires très simple : si vous utilisez ce service là, combien de fois par jour. Enquête quantitative.
NORA fait des enquêtes plus qualitatives avec des psychologues. Cela montre que les utilisateurs ont une grande déception dans l'utilisation de la machine : décalage entre les espoirs qu'ils avaient placé dans le minitel et la réalité du terminal et des services. Ces utilisateurs avaient baigné dans un intense battage médiatique dans les journaux, radios, etc qui disaient que la télématique allait bouleverser leur vie quotidienne. Le système ne prévoyait qu'une seule messagerie par foyer et sans aucune confidentialité. Pour NORA, le but était d'organiser des débats publics autour de cette technologie. Les plus déçus sont les adolescents et les jeunes adultes, ils auraient préféré une utilisation plus ludique, qui aurait permis des échanges horizontaux directement entre gens du même âge en échappant au contrôle parental.

Nouvelle expérimentation en Alsace à Strasbourg, nommé « GRETEL » en 1982. Les dernières nouvelles d'Alsace voit arriver d'un mauvais œil le minitel, il avait l'inquiétude d'une perte de lecteur.
Des utilisateurs découvrent qu'ils peuvent pirater la messagerie : un informaticien qui possède un micro-ordinateur parvient à entrer dans le système, à changer les mots de passe et à re paramétrer le système pour permettre aux utilisateurs de dialoguer entre eux, en masquant leur identité. L'utilisation de cette nouvelle messagerie explose quantitativement (entre 28K et 39K messages échangés). Cela crée une polémique. Les utilisateurs développent un discours débridé, message d'ordre sexuel et vulgaire.

XXX

Préoccupation autour de l'autonomie de l'individu, autour de sa créativité, de sa liberté, de son épanouissement. Les sociologues français se sont emparés de ces premiers usages, nombre d'enquêtes sur ces utilisateurs. Pour eux, ces nouvelles pratiques ont été rapporté aux ruptures de mai 68. Cette technologie aurait mis en ébranlement les structures traditionnelles : les classes sociales ne seraient plus si déterminantes que ça dans les comportements des individus. On parle d’effritement des idéologies. On met en avant la monté de l'individualisme.

Tous ces mouvements sociaux et culturels sont très présent dans la polémique qui se crée autour des messageries. Peu de temps après, la décision prise à la DGT est de généraliser ces usages apparus à Strasbourg. Se met en place en 1984 le système KIOSQUE. C'est une nouvelle méthode de facturation, qui est rendu indépendante de la distance au serveur, on paye un tarif à la minute. C'est la DGT (future France Telecom) qui facture à l'utilisateur du minitel sa connexion au 3615 puis reverse une partie aux entreprises.
La moitié des connexions sont pour des messageries roses.

Pourquoi les messageries « roses » ont été développé malgré leur mauvaise réputation ? La DGT était contre, à la base : l'Etat française offrirait à ses administrés un service de messagerie rose.
Opposition entre conservatisme et modernisme.
Erreur de communication qui fait que l'Etat français rentre en conflit avec la presse, car celle-ci se sent menacé. MAURI arrive à faire le lien entre la DGT et le monde des médias car il ne vient pas du monde de la télécommunication. Commission de la télématique : structure qui accueille des membres de la DGT, de la presse, etc : arène de la discussion.

Généralisations :

Résumé :
Les évolutions du minitel permettent de suivre les évolutions globales, propre à l’innovation et aux techniques. Cela permet de montrer que la sociologie de l'innovation et des usages et plus généralement l'ensemble de la sociologie s'est transformé en accompagnant ces évolutions. D'une part parce que la sociologie générale s'est intéressée à l'autonomie de l'individu et délaissée les classes sociales. Les sociologues des innovations ont montré que l'utilisateur des technologies peut fait preuve de beaucoup plus d'autonomie que ce que suppose les inventeurs : ces sociologues ont été utilisé par les acteurs industriels qui voulaient encourager cette autonomie. On a affaire ici à des évolutions globales où la sociologie et la technique évoluent ensemble : la technique transforme la société, amenant la sociologie à changer pour rendre compte de cette transformation, mais la sociologie s'est adaptée aussi pour aider à la mise en œuvre concrète de cette transformation.

Géo des Suds 04 - 01


Précédemment : Géo des Suds 14 - 12



Kinshasa, République Démocratique du Congo


Villes et citadins


  1. L'élan urbain et la structuration de l'espace continental

  1. Une urbanisation à grande vitesse

L'urbanisation est un fait récent, post-1950 mais de se développe de manière exponentielle. Il y avait déjà des villes avant la colonisation mais aujourd'hui ce sont des reliques du passé, de même que les anciennes villes coloniales n'ont pas toujours été réappropriées. Ce continent est le plus en retard en urbanisme mais c'est aussi celui qui connaît la plus grande croissance. On a donc un tiers de la population qui est urbaine mais d'ici 2050, il y a des chances que 60% de la population soit urbanisée.
L'urbanisation (population urbaine) est différente du taux d'urbanisation (vitesse de croissance de la population urbaine) qui est le plus fort de monde (+ 3% par an). En même temps, cela s'explique parce que le continent est peu urbanisé. Entre 1960 et 2010, il y a 10 fois plus de citoyens urbains et d'ici 2050 ils seront plus d'un milliard.

  1. Contexte et mécanisme de la croissance

Les migrations furent le facteur principal de la croissance urbaine, via principalement l'exode rurale. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Par contre, en parlant d'exode rurale, on ne veut pas dire que les campagnes se vident. Au contraire, les campagnes voient aussi leur population augmenter, leur population ne décroit pas vraiment. Les flux migratoires se concentrent beaucoup moins dans les grandes villes dorénavant que dans les petites villes. Ces flux viennent de citadins urbains qui fuient une grande ville en crise pour rejoindre ces petites villes. On a une urbanisation de la société par le bas.
Un épiphénomène qui agit aussi dans la croissance urbaine, ce sont les guerres et guérillas qui font fuir les réfugiés des « zones de stress » (les campagnes) en direction de zones sécurisées, les grandes villes. Au Darfour, ces dernières années, les grandes villes ont subi ce phénomène.
Les migrations internationales peu significatives internationalement se résument entre les Libanais en Afrique de l'Ouest et les Indiens en Afrique de l'Est. Ils jouent un rôle essentiel dans le commerce et sont très visible. Aujourd'hui, les Chinois prennent ce rôle avec la particularité de ne pas se concentrer dans les grandes villes seulement.

En ville, la principale source de la croissance est le solde naturel, effet peut être de la migration passée. On a donc un excédent naturel très fort qui pousse les villes à s'agrandir. Surtout qu'en général les villes s'agrandissent plus rapidement que ne croît le solde démographique. Yaoundé à un taux de croissance de plus de 7% par an. Aucun gouvernement ne parvient à contrôler ces villes en croissance. De plus, ces villes sont très jeunes et il y a un énorme effort à faire dans les services publics et les infrastructures.
En conséquence, la densité démographique est très forte dans certaines villes

  1. Les dynamiques spatiales

Les villes s'étendent donc énormément, mais en plus on constate que les villes se multiplient. Là où il y avait 200 villes de plus de 10 000 habitants en 1960, elles sont 1 000 en 2000. Au Sénégal on est passé de 4 communes en 1960 à une centaine de communes en 2010. Par endroits, les villes se sont tant multipliées qu'elles forment des desakota comme en Asie. Cela transforme les paysages, les territoires, les formes de gouvernement qui veulent agir sur ces régions, …

  1. Un ralentissement général

Dans un premier temps on a constaté que les migrations profitaient aux grandes villes, puis on a constaté que cela profita à la création des petites villes millionaires. Aujourd'hui il y a ??? de villes millionaires. En Asie, il y a des mégacities de plus de 10 millions d'habitants qui y vivent avec quelques villes millionaires. Cela est peut être une conséquence de la forme économique, celle peu efficace de l'Afrique pourrait par son économie informelle ne favoriser que des villes de quelques millions d'habitants. En Afrique, il y a trois exceptions. Lagos, 12 millions d'habitants, la ville chaos car peu organisée, peu structurée avec peu d'infrastructures, … selon un architecte. Le Gauteng en Afrique du Sud autour de Johannesburg et de Pretoria avec les banlieue minières. On y trouve 4 à 5 millions d'habitants et cela forme une vrai métropole solide. La dernière serait Kinshasa, impossible d'avoir des chiffres à cause des guerres et du manque de recensement. On pense qu'on est proche des 10 millions , sans certitude.
Mais cette croissance ralentie au profit de petites villes. On a des villes qui ont des taux de croissance négatifs (Nairobi, Addis-Adeba, …). 57% de la population urbaine africaine vit dans des villes de moins de 500 000 habitants. Il ne faut pas croire que l'Afrique n'est faite que de quelques grandes villes concentrant les pouvoirs. Ces petites villes sont essentielles mais n'apparaissent souvent pas. La croissance urbaine ralentie et diminue d'une manière générale, plus encore dans les grandes villes.

  1. Les mutations des socio-systèmes urbains

  1. Un étalement « boulimique » et incontrôlé des espaces urbanisés

En Europe, avec la croissance économique, on attire les emplois, les gens et donc les infrastrutures. En Afrique, la croissance citadine attire des logements plus ou moins prévus, des habitants qui développent leurs petits boulots en général. On a donc une urbanisation non maîtrisée fruit des individus et souvent illégale. Du coup, ces villes sont très sous-équipées.
Au final, une petite partie de l'espace urbanisé est prévue, l'autre est improvisée par les habitants eux-mêmes. Ainsi la fabrique urbaine est elle aussi informelle car la puissance publique n'a pas les moyens de l'assurer. Dakar est composé d'une ancienne ville coloniale correctement équipée, de quartiers très riches et aisés mais minoritaires, des quartiers d'immeubles sociaux qui n'ont pu être rénovés et sont très dégradés avec peu de services. Autre technique, on construit un bloc sanitaire sur une parcelle et on organise les gens autour en laissant construire comme ils le veulent. Mais même ce système est trop cher et donc une grande part de la population vit dans des quartiers désorganisés sans services. De même à Lusaka en Zambie, ville coloniale construite sur le chemin de fer Le Cap – Le Caire de manière abrupte. La ville ne jouit pas de système d'égouts et n'est pas entretenue. Les quelques quartiers riches et d'affaires côtoient des quartiers informels. Ces situations dans les grandes capitales jouissant a minima d'un quartier colonial un peu développé, sont encore pire dans les petites villes de quelques milliers d'habitants sans le profit de la vitrine coloniale.

Les villes sont inégalitaires, certains quartiers ont tout les services et d'autres rien. Le pire est l'Afrique du Sud, pays le plus inégalitaire au monde. Ainsi Le Cap est constitué d'un quartier d'affaire avec des immeubles de classe A, des maisons plus modernes et chères qu'à Paris sur une marina. A quelques kilomètres en bordure d'autoroute on a des constructions informelles. De même, par endroits, on a des constructions doublement informelles puisqu'elles sont auto-construites par les habitants mais aussi parce qu'ils l'ont construit dans les espaces verts du Cap, le petit bijou des pouvoirs publics et des habitants. Donc ils n'y resteront pas longtemps. Même chose pour Nairobi où un golf bien irrigué côtoie un bidonville sans accès à l'eau.

A Ouagadougou, on a un bourg devenue grande ville. Cependant, une politique urbaine est plus ou moins menée, électricité et téléphone sont dans les quartiers même informels. A Maputo, au Mozambique, le quartier colonial croît de 1% par an, le quartier des réfugiés croît de 2% à 3%, essentiellement par relogement interne. Enfin le quartier illégal à l'extérieur croît de 6% à 7% de manière à s'étaler. Ces quartiers nouveaux sont organisés, on trace des routes et des chemins ce qui facilitera les équipements à venir et pas encore présents. Les Allemands qui y sont très présents tentent tout de même de développer cette ville.

  1. De la ville coloniale à l'invention de la ville africaine : une réappropriation par le bas

Il s'agit surtout de ces petites villes qui pullulent dans des zones souvent transfrontalières. Ce sont des régions où les propriétaires fonciers spéculent sur les terres en attendant le front de construction. Des gens achètent le terrain en construisent progressivement leur maison. On a donc des villes, intercoupées de zones apparemment rurales mais avec des services urbains (coiffeurs, vendeur de vêtements, marchés ouverts à 18 heures, …). En fait, ces espaces intermédiaires sont habités par des gens qui ne peuvent se loger en ville mais qui travaillent dans la journée en ville. On s'adapte donc à ces modes de vie (cas de l'ouverture du marché). De même près de la côte, les gens qui y vivent remblaient le sol avec des déchets puis construisent par-dessus. Mais généralement cela s'effondre vite.
Parfois les individus se servent de leurs capacités pour créer leurs propres services. Ainsi des anciens mineurs de Maputo ont foré pour stocker de l'eau d'une nappe phréatique proche de la surface, d'abord dans leur intérêt puis sont devenus des entrepreneurs d'eau (Petits Opérateurs Privés, POP) en développant un réseau de l'eau payant.

Si parfois les équipements peuvent être amenés dans des quartiers à peu près organisés, par contre, l'État est souvent dans l'obligation de détruire pour amener eau, électricité, téléphone, … Le tout à l'égout n'est pas encore envisageable, trop cher et manque de techniques.

Sociologie des TIC : Séance 10: le téléphone mobile.

Séance 10 Le téléphone mobile
Application de la sociologie pragmatique.

Situation au début des 90'.
Le téléphone mobile était un objet très rare et très cher. Quand on voyait une personne s'en servir dans la rue, cela constituait un « petit événement ». Des témoignages indiquent qu'il s'agissait d'un geste souvent mal perçu : l'utilisateur du mobile était vu comme le conducteur d'une voiture de luxe, il faisait étalage de sa richesse. On considérait cela comme une consommation ostentatoire.
Les premiers utilisateurs du mobile était des salariés des grandes entreprises internationales, des cadres de direction qui devaient beaucoup voyager : il leur était nécessaire de pouvoir gérer à distance les entreprises dont ils avaient la responsabilité.
Jusqu'au milieu des 90', on considère que le mobile sert surtout à téléphoner pendant les déplacements : c'est pour cela que l'on parle de téléphone mobile.

→ Les quelques sociologues qui s'intéressent aux mobiles vont s'intéresser principalement à la place que prend cet objet dans le voyage de l'utilisateur. On va beaucoup dire que le mobile permet le nomadisme, que c'est un objet nomade.
Ces sociologues font assez peu d'enquête de terrain : ils se contentent d'analyser l'image du téléphone mobile dans les médias, dans la publicité, dans les films, etc. Ces sociologues sont proches des intellectuels, ils s'éfforcent d'analyser le monde contemporain : ils entreprennent ces analyses en réutilisant des discours publics.
Parmi ces individus, on trouve MAFFESOLI, ATTALI et DELEUZE.

La diffusion du mobile :
Après l'année 1997, le mobile commence à se diffuser dans la population, à devenir un objet un peu plus banal. Lorsqu'on regarde les courbes d'évolution du % d'adultes en Fr qui possèdent un téléphone mobile, on remarque une « explosion » qui commence en1998.
1997 → 5,7M ; 1998 → +10M.

L'usage et les utilisateurs en 1997-1998 :
Début des enquêtes de terrain sérieuses. Elles confortent des intuitions misent en forme par les intellectuels dont on a parlé mais il y a des usages qui sont en dehors de ces discours et qui s'éloignent des grandes tendances.
Dans ces années là, on commence à avoir des données assez précises sur les caractéristiques sociodémographiques sur les utilisateurs du téléphone mobile : qui sont-ils ? On remarque que c'est une population qui est très différente de la population française. La CSP la plus équipée est celle des artisans-commerçants, ils représentent ¼ des utilisateurs. Ensuite vient les cadres et professions libérales, 10% des utilisateurs. Puis des micropopulations très faiblement représenté comme les ouvriers, les employés, les étudiants.
On commence à analyser le type d'abonnement : abonnement professionnel ou résidentiel ? En 1998, les usages sont encore principalement professionnel, plus de 50% des mobiles sont acquis dans ce cadre. Le mobile est donc utilisé pour l'essentiel dans un cadre professionnel. Ce qui frappe le grand public et les observateurs, c'est que les utilisateurs s'en servent dans la rue, dans des espaces ouverts et publics, en marchant : c'est de cette façon que les médias les représentent.
Tout cela a tendance à confirmer les premières intuitions mais il y a quelques sociologues qui commencent à douter de cette première vision, ils commencent à se demander si le propre du téléphone mobile c'est d'être utilisé par des individus mobiles qui sont en situation de mobilité.

La première raison de douter de cela, c'est que l'image qui est proposé à cette époque, du nomade, elle décrit souvent un individu qui se déplace dans un espace qui est inderterminé : un aéroport, un hall de gare, une grande place. Mais le lieu occupé n'a que peu d'incidence sur l'usage, ce qui compte, c'est le voyage qu'on est en train de faire. Cela met en scène un acte de communication détérritorialisé.
Une autre raison a consisté à se dire que les petits professionnels pouvaient se caractériser par une mobilité plus forte que les autres individus mais que toutefois, ce ne sont pas les seuls, les étudiants ou certains ouvriers ont aussi une mobilité forte. Ce qui caractérise les premiers utilisateurs, ce n'est peut être pas leur mobilité mais plutôt leur autonomie, leur indépendance. C'est des individus plus individualisés dans leurs comportements quotidiens et c'est surement pour ça que ce sont les premiers à avoir adopté le téléphone mobile. On est à un moment de l'histoire où les grands collectifs, les grandes organisations sociales où se trouvent ces individus sont en train de se transformer et c'est ces transformations qui doivent être observées.

Dans les entreprises :
Ce qui change des les 90' en France, on voit se répandre des organisations matricielles.
Les organisations dans les grandes entreprises sont verticales et hiérarchiques : l'organigramme représente bien cela : chaque salarié dépend d'un chef de service (manager de proximité), chacun de ces managers dépend d'un dirigeant de niveau supérieur, et ainsi de suite.
Dans les organisations matricielles, il y a une seconde organisation qui apparaît, chaque salarié dépend d'un supérieur hiérarchique mais aussi d'un chef de projet : chaque salarié va contribuer à un ou plusieurs projets. Ce sont des structures provisoires (contrairement aux structures hiérarchiques), qui sont définies par un objectif à atteindre et lorsqu'il est atteint, le projet disparaît : cela fait travailler des contributeurs qui proviennent d'un grand nombre de structures hiérarchiques différentes (dans des usines différentes, par exemple). De par ces organisations horizontales, on parle souvent d'entreprise en réseau. Cette situation rapproche le salarié des petits professionnels, il a alors plus d'autonomie car il ne dépend plus d'un chef unique.
→ Ces différences sont sensibles dans les relations de pouvoir mais elle le sont aussi dans les échanges, dans la communication : les communications horizontales entre salariés qui sont dans des structures hiérarchiques différentes sont valorisées. Dans ces entreprises, on applique le juste-à-temps, les entreprises sont plus flexibles et s'adaptent plus vite car il y a beaucoup plus d'échange horizontaux. Enfin, du coté des entreprises hiérarchiques exclusivement verticale, la stratégie qui domine est la planification : des plans sont mis en place et imposés au reste de l'entreprise par le haut, sur des durée longues.

C'est donc parce qu'on attend des salariés une capacité d'improvisation, des échanges en réseaux et une communication horizontale que le mobile s'est développé parmi ces individus.

Dans les familles :
Le téléphone fixe est d'avantage utilisé pour maintenir les relations familiales et son utilisation est soumise au contrôle de la famille : c'est l'utilisation traditionnelle dans les 50', dans les 90' des transformations travaillent ce modèle dominant et elles vont dans le même sens que les transformations dans la sphère professionnelle.
Il y a trois grandes évolutions qui vont dans le sens d'une plus grande complexité des organisations familiales :
→ L'augmentation des divorces et des recompositions familiales. Besoin d'individualisation des communications téléphoniques qui se fait ressentir dans ces familles recomposées. Installation de téléphone dans des pièces individuelles, dans des chambres : on veut proteger la communication du reste de la famille, notamment pour les enfants lorsqu'ils conversent avec le parent non gardien.
→ La démocratisation interne de la famille, rôle sexué et division des tâches un peu plus lâches. On est moins dans des rôles familiaux statutaires et beaucoup plus dans des relations contractuelles : négociation des rôles, qui ne sont plus fixés par des statuts. Cela favorise l'individualisation, l'autonomie et cela permet un besoin plus grand de service téléphonique individuel.
→ L'allongement de la durée de cohabitation des enfants au domicile parental.

Les sociologues vont commencer à douter du caractère exclusivement nomade et itinérant de ce nouveau mode de communication. On se dit que si le téléphone mobile se diffuse, ce n'est pas tellement car il convient à des utilisations nomades mais plutôt par ce qu'il s'accorde avec des besoins d'indépendance qui sont eux-mêmes en plein développement. C'est plus la communication personnelle qui est importante dans le développement du mobile, plutôt que la mobilité.

Sociologie du XXIe siècle :
A la fin des 90 et dans les 2000, de nouvelles recherches sont réalisées sur le mobile et ont comme particularité d'être réalisé par des sociologues qui font des enquêtes ethnographiques, utilisant des méthodes d'ethnométhodologie (GARFINKEL).
→ Ces enquêtes fonctionnent beaucoup par des enregistrements automatiques des interactions : audio, video et photo. Les données empiriques sont donc ces enregistrements. En ethnométhodologie, on a l'idée que chaque détail compte.
→ Il y a des conventions de retranscription : on note par écrit, en utilisant des symboles, des notations, des codes très précis, ce qu'il se passe. On met par écrit toutes les intonations orales, on produit des typologies pour les postures corporelles.
→ Analyse des ethnométhodes : ce sont les manières que vont avoir les personnes d'organiser concrètement leur activité et de la rendre compréhensible. Une ethnométhode, c'est une façon d'organiser une conversation et de donner du sens à ce qu'on est en train de faire, à la fois pour soi-même et pour autrui (avec ceux qu'on communique mais aussi les spectateurs).

Les enquêtes qui mobilisent ce genre d'approche sur le téléphone mobile relèvent de ce qu'on appelle de la sociologie pragmatique (fondée par BOLTANSKI et THEVENOT, principaux représentants sont CHATEAURAYNAUD et DODIER). Ces travaux ont utilisés une notion propre à la sociologie pragmatique française (mais moins importante dans l'ethnométhodologie américaine) qui est celle de « régime d'activité ». On considère qu'il n'y a qu'un petit nombre de comportements sociaux possibles.
Pour THEVENOT, il y a trois régimes d'action :
→ Le régime de familiarité : situations qui sont les plus intimes, quand l'individu est dans son environnement habituel, lorsqu'on utilise des objets familiers.
→ Le régime de l'action en plan (ou de l'action planifiée) : l'individu exécute une activité qui obéit à des règles publiques. Lorsqu'on participe à une compétition sportive, lorsqu'on fait son travail conformément à la définition du poste que l'on occupe dans l'entreprise.
→ L'action à bon droit : cela correspond à des activités soumises à des évaluations juridiques ou morales, comme les actions dans un tribunal. Activité dont la légitimité est un aspect essentiel.

Il existe d'autres régimes d'activité selon les autres auteurs. Ce qu'il faut retenir, c'est que chaque régime correspond à une manière de se comporter, à une manière d'agir, à une manière de rendre son action compréhensible pour soi-même et autrui.

Les premiers français qui se sont intérréssés à la téléphonie mobile en mobilisant la sociologie pragmatique sont LICORPE, RELIEU, ZOUINAR, MOREL et FIGEAC.

L'enquête de MOREL en 2001 :
Se concentre sur les utilisateurs du téléphone mobile mais aussi sur les paroles, les gestes et les mouvements corporels qui sont directement observables, on s'intéresse à la signification, au sens que tout ça prend, à la façon dont l'individu produit du sens pour lui-même et pour autrui.
Cette enquête porte spécifiquement sur les usages du téléphone mobile pendant les déplacements. Dans la rue, dans des gares, dans des salles d'attente, des terrasses de café, des compartiments de train.
Les données consistaient à 54 trajectoires d'utilisateurs : à la fois la communication téléphonique par oral, la trajectoire de déplacement dans la rue et tous les comportements gestuels observés. Une très grande diversité de situations observées, on va s'intéresser à deux ici, des gens qui téléphone en marchant.
On va s'intéresser au trajet que l'individu effectue marchant : MOREL dessinait un plan sur une feuille de papier. L'enquête s'intéressait à la conversation par téléphone, cela a permis de reconstituer des trajectoires de conversation.
Ces trajectoires de conversation avaient fréquemment des caractéristiques qui les différenciaient fortement des déplacements ordinaires : quelqu'un qui téléphone en marchant ne se déplace pas du tout de la même façon qu'un individu qui ne fait que marcher. MOREL a repérer ces différences et il a réussi à faire une typologie. D'abord, les trajets eux-mêmes sont différents : brusques variations de vitesse et brusques arrets. Gestes très différents.
Morel distingue les trajectoires droites, les trajectoires errantes, les trajectoires géométriques et les utilisations en surface restreinte. Chaque type à ses caractéristiques.

Exemple d'une trajectoire errante dans un hall de gare :
L'utilisateur effectue beaucoup de tours et de détours. L'individu à deux reprises s'est arreté pour regarder le panneau des départs de train, il vérifiait surement le temps qui lui restait pour téléphoner. Ensuite, il s'est déplacé vers un pillier de la gare pour s'y arreter, il s'est adosser à ce pilier en utilisant ses pieds sont se maintenir. Il a produit à ce moment là une « niche conversationnelle », un petit périmètre dédié à la communication, passant plusieurs minutes à cet endroit avant de reprendre son chemin.

Le résultat général est que l'utilisateur du téléphone mobile s'efforce le plus souvent de définir un territoire, il tente de territorialiser sa communication, il tente de rendre visible et compréhensible ce territoire pour les autres personnes à proximité. Lorsque l'indivdu est dans un groupe, il s'éloigne physiquement de façon marquée des gens qui l'accompagnent, ces comportements de retrait se font sur des surfaces plus réduites que les individus seuls, ils limitent leurs éloignements. Les solitaires ont tendance à déambuler sur de plus grands espaces.
Lorsque l'individu est accompagné d'une seule personne, l'individu ne s'éloigne pas mais il s'en démarque de façon sensible et visible, en ayant un régime d'activité différent.

Ces individus produisent par une action de mise en scène quelque chose de compréhensible, un régime d'activité qui est particulier. Tout en isolant cet espace dédié à la communication à distance, l'individu qui téléphone continu à gérer avec beaucoup de vigilance la frontière qui sépare cette niche individuelle vis-à-vis de son environnement extérieur et particulièrement des autres personnes à proximité dans cet environnement extérieur.

Exemple d'une personne qui utilise son téléphone tout en restant immobile :
Ces individus vont recourir de façon préférentielle à des espaces très réduit et très spécifiques. Même si les personnes sont sur un trottoir, il y a parfois des comportements d'immobilité totale, par exemple des individus qui vont traverser mais qui s'arretent pour téléphoner, bloquant ainsi le passage aux individus dérrières eux. C'est notable que les personnes s'arrètent lorsqu'elles utilisent un mobile dans un lieu réservé à la marche. Création, une fois encore, d'une niche conversationnelle.
Ces niches sont de deux types :
→ Niche virtuelle : la personne qui téléphone rend manifeste vis-à-vis des spectateurs son occupation d'un petit espace qui lui est réservé (adossé à un mur, dos tourné, regard vers le sol).
→ Niche physique : utilisation de l'espace urbain, comme un porche d'immeuble, un banc, un horodateur ou bien une cabine téléphonique. Caractère fréquent de l'utilisateur de téléphone mobile qui cherche une cabine téléphone pour émettre un appel, cela permet de délimiter une niche conversationnelle, alors qu'une fois dans cette cabine, l'individu peut téléphoner pour moins cher en utilisant la cabine (en 2001).

Ces caractéristiques ont été retrouvé en généralité par les enquêtes de MOREL et par celles d'autres sociologues. Cela a permis d'invalider notablement les intuitions qu'avaient pu avoir les sociologues au début des 90'.
Il y avait une pluralité de mode d'intégration de la communication mobile dans l'espace urbain. La plupart des individus considéraient que la communication mobile était un manque de respect pour les autres en présence, mais cela n'était effectif qu'au début du mobile, par la suite c'est devenu un régime d'activité compréhensible et accepté car les individus ont pris l'habitude de définir une frontière entre leur niche conversationnelle entre leur communication et leur environnement extérieur mais cette frontière n'est pas hermétique, il n'y a pas de comportement de type « autiste » d'individus qui ignoreraient leur environnement, c'est bien le contraire qui se produit.
On est en présence d'une forme de communication qui est une articulation entre la communication proximale (avec les personnes de l'environnement immédiat) et la communication distale (avec des interactants qui sont à distance de la scène observée).

Conclusion :
Ces résultats sont obtenus grâce à des méthodes pragmatiques, c'est grâce à cela qu'on peut rendre visible des ethnométhodes, qu'on peut classer en repérant des points communs, des récurrences et des différences. La notion de régime d'activité est efficace ici pour rendre compte d'un « nouvel » usage. Tous ces comportements sont identiques à ce qu'on peut observer au domicile et sur le lieu de travail : c'est indépendant de la situation géographique de l'individu. L'idée que le téléphone mobile est un appareil nomade a disparu. Ce que ces enquêtes montrent, c'est que la conservation avec un appareil mobile est une conversation individuelle.

mardi 3 janvier 2012

Antique 03 - 01

Précédemment : Antique 13 - 12



Xéna la guerrière, Amazone des temps modernes



Mythes et construction de l'identité politique grecque


Le royaume grec n'est pas un monde unifié, mais il existe un lien de cultures, de langues et de sang. C'est ce que disent, selon Hérodote, les Athéniens aux Spartiates avant la bataille de Platée « L'Héllénicité, c'est avoir même sang, même langue, sanctuaires et sacrifices communs, sembalbles mœurs et coutumes ». C'est un phénomène de culture avec un arrière-plan généalogique (Hellen). Il ne peut y avoir d'unicité dans la politique, les polis sont trop nombreuses et diverses. L'unification grecque s'est formée lentement et s'est figée après l'affrontement des Guerres Médiques. Auparavant, il y avait une unification commune et floue avec des points d'ancrage identitaires (sanctuaire de Delphes, Jeux Olympiques, …). On habitait un même oikoumène. L'identité s'est donc construite progressivement avant de se rigidifier suite à l'affrontement contre les Perses.
C'est par opposition au barbare, au Perse que se construit l'identité grecque. Ce mécanisme identitaire assez classique a donc pris place dés cette époque. C'est une altérité interne et externe à laquelle s'opposent les Grecs. D'une part, ils s'opposent aux femmes et aux Centaures, mais plus généralement de la part de féminité et de bestialité présente en chaque homme. D'autre part, ils s'opposent aux Perses via l'image des Troyens. Dans ce contexte post guerres médiques, les Grecs mettent en place une série de mythes articulés entre eux. Des récits qui existaient indépendamment sont réinterprétés dans le sens des guerres médiques et reliées entre eux via des personnages circulant entre ces mythes autrefois indépendant.

Avec les Guerres Médiques, le Perse devient l'incarnation de l'hubris et la truphè (luxe) qui ramollit ce peuple. Mais ces oppositions entre deux mondes ne rendent pas que les frontières imperméables puisqu'au contraire des liens nombreux existent entre le royaume perse et le royaume grec. Ainsi Thémistocle, vainqueur de Salamine est ostracisé d'Athènes et mourra à la cour du roi Perse, des produits sont échangés aussi. Mais toujours est-il que des véritables discours panhélléniques eurent lieu pour diaboliser l'ennemi perse.


  1. Les figures de l'Autre : Centaures et Amazones

  1. Les Centaures : la bestialité vaincue

Le héros athénien Thésée rencontre le roi de Thessalie, Pirithoos devenant son ami. Dés le – V° siècle, ils sont représentés ensemble luttant contre les Centaures. En effet, lors des noces de Pirithoos avec Hyppothami (???) (celle qui dresse les chevaux), Thésée est invité à y assister ainsi que les Centaures. Mais ceux-ci s'enivrent, les Centaures ne tiennent pas l'alcool parce qu'ils sont bestiales et tentent de violer la mariée. Cela ne se fait pas et s'en suit le massacre des Centaures : le centauromachie. C'est un sujet classique très présent dans les représentations sur le Parthénon, sur différents temples, sur des vaisselles, …

On a donc les Centaures qui représentent l'aspect bestial et sauvage. Ce mythe montre que les Centaures agissent contre les règles de l'hospitalité grecque : on accueille et celui qui est accueilli doit agir de manière correct. Les Centaures sont des anti-modèles que les Grecs sont censés combattre avant tout en eux-mêmes. Les Grecs luttent contre leur part de bestialité pour devenir des êtres civilisés. La centaurocmachie, c'est la lutte contre cet autre qu'on possède en soi.

  1. Les Amazones : l'expulsion du féminin

Ces femmes portent les armes et expulsent leurs maris de leurs cités. Elle représentent la gynécocratie, un monde sans dessus dessous où tout est déréglé. Au XIX° siècle, cela servira à certains scientifiques pour y voir des traces d'un pouvoir matriarcal. Bachofen notamment pense cela et considère que les Amazones durent exister, les scientifiques du XX° siècle montreront qu'il ne s'agit que d'un fantasme masculin grec sans réalité.
Les Amazones dominaient leurs maris, elles étaient chasseresses maniant l'arc, d'où l'étymologie de leur nom. L'Amazone, femme qui n'a pas de poitrine, on lui coupait le sein droit pour ne pas être gênées lors su tir à l'arc et pour mieux combattre en général. Elles tiennent le rôle des hommes et inversement. Mais l'imitation des hommes par les Amazones se fait de manière imparfaite, elles combattent mais sans règles, elles caricaturent le guerrier, ne respectent pas les règles et exterminent. On peut donc légitimement les exterminer en retour.
Le mythe le plus ancien concerne Andromachè (celle qui combat les hommes), reine des Amazones, prend place dans le mythe d'Héraclès. Héraclès doit dénouer la ceinture de la reine pour l'offrir à la fille d'Eurysthée. C'est une image de la virginité flagrante, en dénouant la ceinture, Héraclès réintroduit l'ordre des choses selon les Grecs. Une représentation est donnée par ??? de ce travail. Ainsi dans les représentations picturales, Héraclès dans sa tenue de lion combat Andromachè dans une tenue d'hoplite, donc d'homme au combat. Bien sur, Héraclès sera vainqueur.

Par la suite, d'autres héros vont chez les Amazones : Thésée et son ami Pirithoos accompagnés d'un conducteur de char prénommé Phorbas. Tout trois vont dans la ville des Amazones et Thésée va capturer une belle Amazone qui s'appelle Antiope (au – IV° siècle elle se prénommera Hypolitè). Il effectue un rapt, assimilée au viol par les Grecs tout autant qu'à l'enlèvement. Des fois Thésée la capture, des fois Antiope tombe amoureuse. Toujours est-il qu'elle est déposée dans le char au final.
Dans le mariage athénien, il existe un moment ritualisé qui est le déplacement du couple depuis l'oikos du père, où l'époux invite sa femme a monté sur le char, avant qu'ils ne soient transportés et accueillis dans la nouvelle maison où attendent les parents du couple. Thésée effectue donc violemment ce rituel où l'homme prend le dessus sur la femme et où il la réintègre dans l'ordre normal des choses. La gynécocratie est vaincue.

Mais les Amazones énervées de ce rapt décident de se venger et de partir en guerre contre les Athéniens, investissant Athènes d'abord, puis effectuant le siège de l'acropole. C'est alors l'amazonomachie, les Athéniens vont réussir à repousser et à massacrer les Amazones. Ils les rejetteront aux confins du monde connu, la Scythie. C'est donc la lutte contre un ennemi doublement déviant et marginale (femme déguisée en homme et qui vivent à la marge du monde connu).
Thésée épouse Antiope dont il a un fils Hyppolite. Cependant, Thésée délaisse sa femme pour Phèdre, elle-même amoureuse de son beau-fils Hyppolite. En se mariant à Phèdre, Thésée provoque la colère d'Antiope qui tente de le tuer lors du banquet de noce. Heureusement, Héraclès alors présent sauve de justesse Thésée. C'est un doublet du banquet donné lors du mariage entre Pirithoos et sa femme. Les Centaures hôtes malotrus sont devenus Antiope hôte tout aussi injurieuse et transgressive.
La lutte contre les Amazones, c'est la lutte contre la part de féminité des Grecs qui ne doit pas s'exprimer, encore moins en public. Cette lutte peut être tantôt par le viol et le mariage, tantôt par la destruction et la guerre.

Après les Guerres Médiques, ces récits sont réactualisés surtout le mythe des Amazones progressivement assimilées aux Perses.



  1. L'impact des Guerres Médiques : Amazones et Troyens

  1. Les perses et les Amazones : un couple perdant

Les Amazones et les Perses vont voir leurs images fusionner. Ainsi les amazonomachies sont des représentations privilégiées pour décrire les guerres entre Grecs et Perses. On ne représentent pas le combat directement mais on l'évoque par le biais du mythe et ici de l'amazonomachie. D'où le foisonnement de la représentation de cette scène.

Le rapprochement se fait en deux temps : la barbarisation des Amazones et la féminisation des Perses. Dans la tradition picturale, les Amazones changent, autrefois représentées comme des hoplites, elles sont dorénavant assises sur des chevaux, portent des vêtements scythes, barbares et perses. Leur image change radicalement. Idem pour les Perses, suite à la bataille de l'Eurymédon, ils sont représentés comme « penchés » et très passif, image plutôt propre à la femme. Le Grec se tient le sexe symbole de la nikè, la victoire. Sur le temple d'Athéna Nikè on a une représentation de la lutte entre Grecs et barbares où les Perses sont représentés dans des vêtements flottants, difficilement distinguables des femmes, les Grecs étant nus.

L'affirmation d'une unité et d'une identité se fait contre des adversaires qui sont associés entre eux et associés à la marginalité spatiale ou sexuelle.

  1. Homère revisité : l'amalgame entre Perses et Troyens

Les Troyens sont à leur tour revisités et on amalgame les Perses aux Troyens. Au départ Troyens et Achéens font partis du même monde et ne s'oppose pas foncièrement. Avec les Guerres Médiques, les Grecs réinterprètent Homère en éloignant Troyens et Achéens, en en faisant deux mondes définitivement irréconciliables. Troie devient le lieu du premier conflit entre Grèce et Asie de par sa position géographique.
Hérodote qui justifie l'attaque perse par la vengeance cherche le premier outrage et remonte ainsi à la guerre de Troie, origine des Guerres Médiques. Isocrate aussi dans ces discours associera Troyens et Perses. Plus encore les hommes politiques vont agir dans ce sens. Cimon après sa victoire à Eion contre les Perses va vouloir commémorer avec le peuple cette victoire. Les Athéniens lui accordent, non pas sa statue c'est interdit, mais des Hermès en pierre où il peut inscrire des choses dessus. Cimon va alors se comparer à Menesthée, chef du contingent athénien à Troie. Il met donc en parallèle sa victoire contre les Perses avec celle de Menesthée à Troie. A Sparte pareil, Agésilas le grand roi spartiate va pousser la guerre en Asie, avec un certain succès jusqu'à la réaction du roi perse, et il se présente en nouvel Agamemnon. Enfin Alexandre de Troie lorsqu'il part en guerre en Asie, va faire comme premier geste de se rendre à Troie et de rendre hommage à Achille auquel il se compare (d'autant qu'il porte le nom d'Alexandre et que Paris se prénommait en réalité chez les Grecs, Paris-Alexandre). Il se détache de son homologue et s'associe à Achille.

Dans les images on retrouve aussi le retour d'une autre épopée de la guerre de Troie, non pas l'Iliade mais l'Ilioupersis, le sac de Troie. Au fur et à mesure, les Troyens vont devenir sur des représentations, non plus dans la même tunique que les Achéens comme auparavant, mais dans le tenue orientale de l'époque.




  1. L'altérité mise en série : un système d'oppositions cohérent

Centaures, Amazones et Troyens constituent trois facettes d'un même discours grec pour se définir par opposition à la bestialité, la féminité et à l'étranger. Or ces épisodes (centauromachie, amazonomachie, ilioupersis) sont rapprochés entre eux et mis en série de façon à tenir un discours cohérent sur cet autre. Cela passe par une circulation des personnages en particulier.

  1. Des épisodes mythiques liés entre eux

Dans l'Ethiopide, une épopée perdue de la guerre de Troie, mais dont il reste des traces raconte l'arrivée, suite à la mort d'Hector, à la fin de l'Iliade, de Penthésilée, reine des Amazones, qui amène ses troupes au secours des Troyens. Achille va lutter contre Penthésilée et au moment où il la tue, il réalise son amour pour elle (Eros et Thanatos). Ce récit met bien en évidence les circulations entre les récits.
De même Pirithoos forcément nécessaire à la centauromachie, est présent lors de l'amazonomachie. Et cela est poussé encore plus loin avec la même structure du banquet de mariage qui tourne mal dans les deux cas.

  1. Le rapprochement visuel des mythes : un discours bien articulé

On trouve très souvent sur les représentations dans l'iconographie publique comme privée, à la fois une centauromachie, une amazonomachie et un sac de Troie. Un cas célèbre est celui du temple de Bassae destiné à Apollon Epikourios (Apollon sauveur, pour avoir sauvé l'Arcadie de la peste). Dans le temple, une frise existe toujours représentant une centauromachie et une amazonomachie.

Deux autres exemples sont visibles à Athènes.
Sur l'agora avec la Stoa Poikilè (portique peint) érigée à l'époque de Cimon. On y accroche des peintures aux murs qui sont intéressantes puisqu'elles sont faites par les deux grands peintres de l'époque Micon et Polygnote. Trois tableaux y dominait : la bataille de Marathon (Cimon est le fils de Milthiade, vainqueur de Marathon), une centauromachie, un sac de Troie et une amazonomachie. Le tout est présent sur le même portique peint.
Dans le Parthénon idem, on trouve des métopes (tableau sculpté) sur la frise dorique (qui fait le tour extérieur) représentant une amazonomachie, une centauromachie, un sac de Troie et un gigantomachie (combat des dieux olympiens contre les Géants). Dans le temple même, on retrouve un écho avec la statue d'Athéna Nikè : une centauromachie sur ses chaussures, une amazonomachie sur sur la phase externe du bouclier et un sac de Troie sur la phase inter de son bouclier.

Moderne 03 - 01

Précédemment : Moderne 13 - 12






  1. La diversité des mondes ouvriers

A. Un monde multiple

Il existe plusieurs mondes ouvriers dans le travail où la diversité est la règle. Les ouvriers d'industrie sont loin d'être majoritaires tout au long du XIX° siècle, puisqu'en 1881 ils ne représentent que 26% de la population active et 30% d'entre eux sont salariés dans une grande usine. Ce groupe ouvrier des grandes industries est donc encore très minoritaire. Ce qui domine largement c'est le travail à la campagne avec toutes ses formes. On a toujours la très importante position du secteur textile avec quelques usines mais surtout la forme de travail proto-industriel. Mais celle-ci diminue au profit d'autres industries sous le Second Empire.

Les ouvriers d'industrie viennent de trois sources : très largement du monde proto-industriel, d'autre part du monde artisanal urbain et enfin des anciens paysans qui perdent le rapport à la terre. Cette dernière catégorie est à relativiser, les mineurs pratiquaient des formes de paysannerie. A Carnaux, le recrutement des mineurs se fait sur 25km autour de la ville, de même au Creusot sur un rayon de 35km. Néanmoins il existe aussi des provenances plus lointaines avec des phénomènes de migration internationale, la France faisant venir des Belges pour les industries du Nord et des Italiens pour Marseille. On dénombre 380 000 travailleurs étrangers en 1851, nombre certainement sous-estimé puisque les travailleurs transfrontaliers ne sont pas comptés.

Dans le secteur industriel, 33% des emplois sont tenus par des femmes, leur implication n'est pas une nouveauté de l'âge industriel. La féminisation suit des voix très complexes et diverses. En général, ce sont elles qui font les tâches les plus disqualifiées, doublant la féminisation des tâches à une déqualification de ces tâches. Enfin, celles-ci sont écartées de métiers considérés trop dangereux ou trop masculins, mais aussi mieux payés : pêche, mines, ateliers métallurgiques, … C'est avant tout une question de coutumes. Dans le secteur textile où elles sont largement présentes, on trouve beaucoup de femmes dans les usines mécanisées (filatures surtout). La nouveauté est que l'encadrement et le contrôle de ces usines est tenu par des hommes. Le vrai changement tient à la mécanisation où les femmes vont être employées dans ces usines pour remplacer le métier disparaissant des fileurs à mains très largement masculins. Leurs salaires sont encore très inférieurs à ceux des hommes et c'est leur disponibilité qui fait qu'elles sont employées.
C'est le même cas pour le travail des enfants qui lui non plus n'est pas nouveau. Ils vont être mobilisés dans de nouveaux secteurs : les mines. Dans les mines, il y a des inégalités selon les régions, 15% travaillent dans les houillères du Nord malgré les lois passées sur leur travail. Dans le midi, ils sont 3% à 6% à être employés. La loi de 1870 interdisant le travail dans les mines aux enfants de moins de 10 ans fut donc très peu appliquée. Les lois du XIX° siècle sur le travail ont pour caractéristique d'être peu appliquées voire pas du tout. Dans le textile les enfants travaillent aussi souvent. Leur petite taille leur permet de se glisser sous les machines pour réparer ou renouer les fils. C'est un travail d'appoint très peu payé mais utile. La loi de 1841 interdisant le travail pour les moins de 8 ans, dans les usines mécanisées et limitant à 8 heures de travail pour les enfants de 8 à 12 ans et de 12 heures pour ceux de 12 à 16 ans. L'idée est qu'il faut protéger ces corps fragiles et assurer la reproduction de la classe ouvrière. Mais cette loi fut elle aussi peu appliquée.



B. La discipline du travail et ses limites

Le XIX° siècle voit un renforcement de la discipline dans le monde du travail. Dans les usines mécanisées, les machines fixent le rythme de travail, les ouvriers perdent le contrôle de ce rythme, au profit des patrons. Ceci dit c'est un mouvement de longue durée, la dépossession du temps de travail précède la machine même si celle-ci l'accélèrera. Il y a une longueur des journées de travail malgré peu d'étude sur ce sujet en France. On estime à sans doute 13 heures à 15 heures dans les usines mécanisées mais probablement plus dans le travail proto-industriel. De plus, il faut faire la part entre le travail à l'usine et le travail effectif. Il n'est pas rare de voir des temps de présence de 17 heures à 18 heures par jour sans compter les pannes, les rythmes saisonniers, …

On constate aussi une transformation des règlements, surtout des règlements de fabrique. On les retrouve déjà à l'époque pré-industrielle mais cela est systématiquement adopté par les entrepreneurs dans les usines mécanisées pour régler 3 problèmes : l'assiduité au travail, le respect des outillages, machines, matériaux et procédés de fabrication, et le comportement ouvrier avec un disciplinement moral (contre l'ivrognerie, les injures, …).
Pour les faire respecter, des contremaîtres et personnels d'encadrement apparaissent. Ils se généralisent dans les années 1840, beaucoup des premiers contremaîtres ont trois origines : soldats licenciés des armées napoléoniennes (demi-soldes), membres du clergé (surtout dans la soie du sud de Lyon avec des couvents-usines) et le monde ouvrier lui-même par des procédures de promotion internes aux fabriques. Ce mouvement de renforcement de la discipline est difficilement mesurable. En creux, ces règlements montrent les caractères ouvriers qu'on veut supprimer, pas leur efficacité. Ainsi, la coutume du Saint Lundi, coupure dans le travail venu du monde ouvrier n'arrive pas à être éradiquer par les patrons d'usines, ce trait de caractère ouvrier demeure. Il y a de plus, un maintien des mobilités de toutes sortes. Les mobilités et les évaporations sont les deux grandes caractéristiques des ouvriers de ce XIX° siècle. Pour la mobilité, il y a une pluri-activité, 800 000 personnes en 1880 pour l'historien de l'époque Postel-Vinay. Cette mobilité est aussi géographique avec le persistance des activités saisonnières (savoyards qui montent dans la capitale pour devenir ramoneurs). A cela s'ajoute une mobilité au sein des régions entre diverses activités. Il y a une absence de qualification de la main d'œuvre qui fait que celle-ci peut au cours de sa vie pratiquer plusieurs métiers.

Il y a donc des marges d'autonomie des ouvriers qui persistent, voire qui augmentent. Celles-ci sont liées au travail d'équipe. En effet, le code civil napoléonien a imposé des contrats de travail uniquement individuels. En réalité le recrutement d'équipes entière d'ouvriers dans la sidérurgie lourde, dans la verrerie, dans les mines, dans le bâtiment, … Du coup cela va croissant malgré la législation. Il y a donc des embauches de groupe mais cela pose la question de qui régule le recrutement : le patron via le chef d'équipe, ou le groupe ouvrier sur pression auprès du chef d'équipe. Toujours est-il que les employeurs peuvent ainsi contrôler la main d'œuvre.
La marge d'autonomie vient aussi de la rémunération du travail à la tâche. Qui dit salaire à la tâche évoque le fait que les ouvriers gèrent leur temps de travail pour effectuer leurs tâches. Or avec le travail d'équipe, on aboutit à des salaires collectifs. Cette technique aboutit à une forme d'enchère de la part du patron pour choisir le groupe qui bénéficiera du salaire. Souvent les coûts d'éclairage et de fonctionnement des machines sont adossés à la main d'œuvre ouvrière qui voit son salaire fondre. Les salariés se considèrent toujours comme vendeurs de fil, par exemple, plus que comme vendeurs de leur force de travail. La gestion du travail n'échappent pas complètement à la direction.
Dans les processus d'apprentissage, il n'y a plus de corporations mais on voit le rôle des ouvriers anciens dans l'apprentissage des jeunes. On continue d'ailleurs souvent à appeler ses individus maîtres-ouvriers. De nouveau, l'apprentissage des gestes du métier échappe au patron même dans le cas des usines mécanisées. A cela vont s'opposer un certain nombre d'entrepreneurs par la création d'écoles d'entreprises ou d'usines. Schneider par exemple en fondera au Creusot pour prendre en main la gestion d'apprentissage des ouvriers. Il y a donc discipline accrue mais une marge d'autonomie qui demeure.

C. Vie précaire

Avec Terrier, on constate que le second XIX° siècle voit la condition des proto-ouvriers se dégrader quand la première moitié les avait plutôt maintenus dans un prestige social. Le premier XIX° siècle, ces individus perdent leur rapport avec la terre et on constate une parcellisation accrue des patrimoines fonciers, on est plus ouvrier que paysan. Sous le second empire ils perdront même la propriété de leurs maisons. Leurs conditions se dégradent donc mais cela ne va pas de paire avec une rébellion croissante. Au contraire, on assiste certes à la multiplication des conflits devant les prud'hommes montrant la pugnacité ouvrière dans 45% des cas (le reste étant amener par les patrons), des conflits avec les gardiens de la paix qui annonce des conflits internes, affaiblissement du lien social, divisions des anciennes communautés et auto-exploitation maximum. De plus, cette population proto-ouvrière est atteinte de nombreuses maladies parfois liées aux conditions de travail (affections pulmonaires, …). Finalement certains contemporains dénoncent la précarisation des lieux de travail des industries, leur manque d'hygiène et les maladies qui en découlent. Les observateurs vont alors valoriser le travail en usine.
Pour tout les ouvriers il y a une usure au travail, or il n'existe pas un processus ascendant jusqu'à la cessation de travail. Passé 35 ans à 40 ans, on considère que l'ouvrier est trop affaibli pour s'occuper des postes durs souvent mieux rémunérés. En général, passé cet âge l'ouvrier occupe des emplois de plus en plus marginaux et donc de plus en plus mal rémunéré.

De cette précarité du monde du travail, plusieurs observateurs sociaux vont en rendre compte dans des tableaux. On appelle souvent cela des tableaux de la misère, parallèle à la constitution des sciences sociales, sciences de l'observation de l'homme en société avec la thèse de Procacci, Gouverner la misère (1993) et celle de Francis Démier. Ces tableaux apparaissent dés 1820 avec deux courants opposés. Le premier qui aura du succès est anticapitaliste, ultraroyaliste et veut revenir à la situation antérieure. Ce sont des notables chrétiens éventuellement propriétaires fonciers. Ils insistent sur le fait que la France est condamnée si elle suit l'Angleterre et qu'elle l'imite. On trouve dedans Villeneuve-Bargemont, Bigot de Morogues, … Tous insistent sur la contradiction du capitalisme : course au profit qui passe par une réduction des salaires des ouvriers et un enrichissement des capitalistes. Les tableaux représentent donc cette misère et valorise le retour à la propriété agricole, à l'établissement corporatif avec une société d'ordre. Le second courant est ultra-libéral, il justifie la forme prise par la mécanisation par le développement capitaliste. Say qui présente ce développement comme irréversible, conseille de laisser faire, mieux vaut ne pas intervenir. Dunoyer avec De la liberté du travail insiste bien sur la non-intervention étatique, la pauvreté même dramatique est inévitable et il faut laisser faire, éventuellement pour résister à la concurrence anglaise.
Les deux courants ont une vision fataliste, certains insistant sur la pauvreté pour revenir en arrière, les autres soulignant qu'elle est inévitable dans le processus de développement. Dans la monarchie du Juillet un développement ultérieur des pratiques d'observations sociales doivent être incluses dans l'art de gouverner. Il y a ainsi le rétablissement de l'Académie des Sciences Morales et Politiques au début de la Monarchie de Juillet. Elle va promouvoir un certain nombre d'actions, de promotions sociales qui vont se concentrer sur le problème du paupérisme avec la proposition de réformes et de mesures à prendre pour lutter contre. D'où la mise en place du prix Beaujour en 1834 qui vise à récompenser tout ouvrage traitant des moyens de prévenir la misère et de la soulager. Ainsi Louis-René Villermé va se voir alloué 4 000 F par cette Académie pour établir un tableau des conditions de vie de toutes les classes ouvrières. Il a une approche de médecin, ayant servit comme tel dans l'armée napoléonienne, puisqu'il a aussi étudié le cas des prisonniers. Il fait donc des diagnostics, des rencontres, des questionnaires, … Il a une démarche statistique à la confluence entre tradition économiste et hygiéniste. Pour cette enquête il ne s'emploiera qu'à la population ouvrière qui emploie le plus de bras : le monde textile du Nord et de l'Est de la France. Son tableau sera publié en 1840. Benoiston de Chateauneuf dut pour sa part étudier les populations agricoles et celles de la mer dans l'Ouest de la France, il ne publiera jamais ses résultats en revanche. Villermé souligne la dégradation morale des ouvriers qui peut être destructrice de la société elle-même puisque passée un certain niveau elle empêche la reproduction de l'espèce. Il veut montrer que les ravages sont importants aussi dans les campagnes avec une situation probablement pire dans ces régions. Il ne rejette pas ce système mais souhaite lui apporter un certain nombre de mesures qui devraient l'améliorer. Avec Villermé, on a l'émergence de l'expert de recherches sociales proposant des solutions aux problèmes sociaux. Son but n'est pas tant d'extirper la misère que de la circonscrire dans des limites convenables. A cette époque on distingue la pauvreté et le paupérisme. La première pouvant avoir une place utile dans la société et elle serait un risque inhérent à la modernité. Le paupérisme est lui une forme excessive de la pauvreté qui entraîne un déclassement et une souffrance des ouvriers. Il entraîne un barbarisme croissant qui peut devenir un réel danger social avec insubordination notamment. Les enjeux de la réforme sont donc d'éliminer le paupérisme tout en tutellant les pauvres par des mesures visant à les protéger. Il faut donc intervenir dans le champ économique pour ne pas compromettre la paix sociale. Il y a donc un pragmatisme contre les ultra-libéraux qui ne veulent pas d'intervention. Mais pragmatisme contre les ultras-royalistes aussi puisque le progrès est inévitable bien qu'il lui faille des encadrements. Villermé ne propose cette mesure qu'avec un extrême dédain puisqu'elle serait une entrave aux entrepreuneurs. De toute manière, ce tableau est mal reçu de la presse, notamment de Le Chevalier qui en fait deux comptes rendus très virulent. Il insiste sur le fait que la dégradation ouvrière est avant tout une conséquence de la dégradation morale des ouvriers et en aucun cas du monde du travail. Ainsi avec ces travaux, on déni totalement les maladies liées au travail.
Les maladies professionnelles selon Le Roux sont présentes dans l'Académie de Médecine (1776), dans la Gazette de la santé (1773) ou l'ouvrage de Ramazzini (1777). Mais mis entre parenthèses avec la Révolution, elle ressort quelque peu sous la Restauration avant d'être nié tout le long du XIX° siècle depuis les années 1930. Il y a à cette période un effacement du corps de l'ouvrier. On met en doute systématiquement du lien entre travail et pathologies parce que cette réflexion est noyée dans une argumentation complexe mêlant âge, sexe, conditions de vie, nourriture, … Les conditions de vie seront l'argument des opposants au lien entre travail et pathologies professionnelles, Villermé est de ce camp. On veut donc tuteller une pauvreté qui à des causes morales et en aucun cas, le travail n'est perçu comme étant pathogène. La reconnaissance des maladies va disparaître et ne réémergera que tardivement à la fin du XIX° siècle avec les peintres peignant avec de la céruse.
L'échec de Villermé est patent dans le monde des notables mais la volonté d'observations sociales va aboutir à ce qu'il ne voulait pas, la remise en cause de la société libérale, voire de certaines formes d'industrialisation. Ainsi Étienne Buret en 1840 dans Misères des classes laborieuses en Angleterre et en France, dénonce la démarche de Villermé et dont le but est de faire une critique d'ensemble de la société industrielle et du libéralisme. Sa solution est néocorporatiste avec une forte intervention de l'État. Seconde position contre Villermé, Ledru-Rollin en 1844 va reprendre dans la presse et dans le contexte socialiste pour contester une société de notables. On fait prendre à ces observations de Villermé un rôle de contestations sociales, économiques mais surtout politiques. Troisième opposition, Adolphe Blanqui dans des classes ouvrières en France pendant l'année 1848, paru en 1849. Blanqui réformiste veut proposer des contre-feux aux critiques socialistes. Il veut réformer le système libéral pour éviter les contestations sociales. Il va mettre au point un questionnaire et innover par cette méthode. Mais son enquête va susciter une immense polémique de la part du patronat qui se sent attaqué et de la société des notables, puisque Blanqui a pris en compte l'agriculture contrairement à Villermé. Blanqui désavoué par l'Académie, ces observations seront reprises par les socialiste pour dénoncer la situation de la classe ouvrière. Il y a donc des nombreuses contradictions sur les regards portés sur le travail. Contre les idéologies libérales, il apparaît qu'il faut tuteller ce libéralisme et l'État devrait prendre des mesures pour soutenir les plus faibles. Cette intervention progressive de l'État est extrêmement lente et progressive, la première mesure sera en 1841 sur le travail des enfants et s'en suivront d'autres étapes : 1864, fin des coalitions ouvrières, 1890, fin de l'obligation du livret ouvrier mais le contrat de travail devient un contrat de subordination. Le monde du travail est un état d'infiériorité et il doit être tuteller. 1898, loi sur les accidents du travail (mines surtout, usines un peu) et 1910 premier code du travail.