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mercredi 9 mai 2012

Urbaine 07 - 05 (cours 9)

Précédemment : Urbaine 30 - 04


L'emploi par le réseau social



Spatialité des réseaux sociaux et accès à l’emploi


Le risque de chômage est plus élevé chez les actifs peu qualifiés et peu diplômés. Il y a  donc deux aspects spatiaux : une sous-accessibilité à l’emploi et un faible rendement des réseaux sociaux comme relais vers l’emploi dans les quartiers pauvres. Ce second critère nous intéresse.


I.                   Le rôle des réseaux sociaux dans l’accès à l’emploi

Mobiliser son entourage est utile pour trouver un emploi : la famille, les amis et les connaissances sont utiles à la recherche d’un emploi. Les membres de ces réseaux sociaux eux-mêmes insérés dans des réseaux sociaux transmettent les informations sur les opportunités d’embauche. Ils peuvent coopter, c'est-à-dire interférer auprès de l’employeur pour obtenir une embauche ou appuyer une candidature. La cooptation est une bonne méthode pour le recrutement des employeurs. En effet cela à un faible coût, les « bons » employés connaissent en principe des individus leur ressemblant et donc proposeraient de « bons » candidats, d’autant que ce candidat joue sur la crédibilité de l’employé qui propose un ami.

Granovetter en 1974 constate que 56% des enquêtés ont trouvé leur emploi grâce à leurs amis et à leurs parents. L’INSEE a aussi constaté que plus de la moitié des sondés avouaient avoir trouvé leur emploi par leurs relations personnelles.
Le réseau social plus il est dense et de qualité, plus les avantages comparatifs sont élevés. Plus un demandeur d’emploi à un réseau large, plus ce réseau social compte de membres insérés sur le marché du travail et meilleures sont les chances de trouver un emploi rapidement. Les USA ont mené une enquête sur la dernière offre d’emploi d’individus et les statistiques ont révélé que toutes choses égales par ailleurs, la probabilité d’avoir un emploi en un temps donné croit avec le nombre d’actifs ayant un emploi stable dans le réseau social.


II.                Faibles rendements des réseaux sociaux dans les quartiers pauvres

Les actifs peu qualifiés habitant dans des quartiers dévalorisés pour des raisons économiques et sociales sont des quartiers avec un taux de chômage élevé. Les réseaux sociaux sont alors limités en nombre d’actifs ayant des emplois, donc les réseaux sont moins efficaces et on peut allonger des périodes de chômage. Aujourd’hui dans l’ère de la mobilité générale, les voisins sont de moins en moins des gens proches, et les gens proches sont de moins en moins des voisins. Une enquête de l’INSEE a révélé que les enquêtés dont le meilleur ami est un voisin sont de 17,6 % chez les ouvriers, 9,1 %% chez les cadres, …

Parce que les réseaux locaux sont parfois plus vulnérables face aux taux de chômage élevés dans les quartiers de résidence, la relégation dans les quartiers pauvres peut réduire le rendement des réseaux sociaux comme relais vers l’emploi et allonger les périodes de chômage. La concentration des sans emploi dans les mêmes quartiers sont un handicap mutuels entre les individus.


 Croissance des mobilités, des moyens de communication, ...


Influences spatiales dans le champ des modes de vie


Métamorphoses des modes de vie en ville et du rapport au territoire


Le XX° siècle fut un siècle très riche en changements sociologiques, en démographie et en économie. Ce fut un siècle de grands progrès techniques mais aussi un progrès dans les conditions de mobilité. Ces changements ont bouleversé les modes de vie des individus notamment en ville, leur perception du rapport à la ville et à l’espace et les pratiques de mobilité. D’autant que les politiques urbaines et d’aménagement y voient un nouveau défi.


I.                   Une société qui a changé en profondeur

Ce siècle de changements profonds vient d’une grande période de prospérité avec des individus qui vivent plus longuement et donc une population plus âgée. On a aussi une émancipation des femmes, une désacralisation du mariage, une diversification des formes familiales. Mais aussi moins de travail et plus de temps libre ainsi que de nouveaux rythmes quotidiens.

La hausse de la prospérité c’est la multiplication par 12 du PIB entre 1950 et 2000, un pouvoir d’achat salaire moyen de 3,5 fois plus. Enfin les inégalités de revenus sont constantes voire en baisse.
La vie plus longue, c’est passer de 40 ans d’espérance de vie à la fin du XIX° siècle à 80 ans aujourd’hui. Les enfants nés en 2003 pourront vivre au-delà de 100 ans.
Une population plus âgée c’est 21%  en 2005, 5 points de plus par rapport à 1946. On compte 17 000 centenaires aujourd’hui contre 100 en 1900. La population est alors grandissante chez le troisième âge, sans contrainte professionnelle, sans contrainte familiale, en bonne santé et un pouvoir d’achat élevé.
L’émancipation des femmes s’est déroulée avec la participation croissante des femmes au travail. En 2005, 81% des femmes entre 25 et 49 ans sont actives. D’ailleurs 75% des mères en couple et en âge de travailler sont actives. Cette bi-activité permet une hausse du pouvoir d’achat des couples (DINKies : Double INcome No Kids).
Les mariages sont devenus bien plus rares et furent divisés par deux entre 1900 et 2005. Le divorce s’est banalisé avec un résultat treize fois supérieur dans la prononciation des divorces entre 1900 et 2005. Du coup, les vies en couple sans se marier sont passées de 3% en 1962 à 14% en 1999. Il est même devenu courant de se remarier. Le lien conjugal est passé d’un lien contractuel à un lien librement négociable pour les deux partis et a perdu de sa sacralité.
La diversification des formes familiales c’est la disparition d’une forme hégémonique pendant une époque : la famille nucléaire. Ainsi les familles nombreuses sont en diminution, la monoparentalité est courante, les couples vivant seuls et sans enfant sont aussi plus nombreux. La morphologie familiale en a évolué avec des ménages plus légers (moins d’enfants) et plus mobiles. D’un autre coté, on trouve des organisations familiales plus complexes (famille recomposée) et toujours très mobiles.
Le fait qu’on ait moins de temps de travail et plus de temps libre se constate dans plusieurs données. Ainsi les ouvriers passaient 70% de toute leur vie à travailler au XIX° siècle, 50% au XX° siècle et 14% au début du XXI° siècle. Le temps libre serait aujourd’hui majoritaire, 400 000 heures sur 700 000 heures sont du temps libre. Viard parle de « Sacre du temps libre », « société du loisir » pour Dumazedier. Cela est du à un allongement de la vie après la retraite, a des périodes de sous-emplois et à une réduction du temps de travail des actifs (congés payés, 35 heures, …).
Pour le rythme quotidien, il faut souligner le changement du rythme de travail qui était très calé sur une norme du lundi au vendredi de 9h à 17h. On a alors vu apparaître des rythmes émergents au départ hors-norme, dorénavant irréguliers d’une semaine sur l’autre. Ainsi 33% des salariés en France déclarent ne pas avoir le même rythme de travail d’une semaine à l’autre, 11% ce sont des rythmes cycliques et 21% des rythmes réellement irréguliers. Selon l’INSEE, la journée 9h – 17h ne représente plus qu’un tiers des travailleurs en 1999. Le reste peut commercer plus tôt ou finir plus tard, en particulier, 12% des travailleurs ont des journées extensives, ils ont travaillé plus de 10h, et d’autres ont des journées fragmentées et / ou très courte.


II.                Progrès techniques et progrès de mobilité

Aujourd’hui il y a une croissance des vitesses de déplacements. Ainsi dans les villes, on voyage en moyenne à 25 km/h, les trajets entre les villes se sont accrus (Paris-Lyon peut se faire en 2 heures aujourd’hui) et la grande vitesse s’est démocratisée (26 millions de voitures pour 60 millions d’habitants en 1997 ; début 2000, on avait 80% de ménages qui possédaient une voiture ; 860 millions de voyageurs pour la SNCF en 1999 ; …).
Trois facteurs expliquent cela : l’innovation technique et son succès industriel, les politiques d’aménagement qui permettent d’accueillir ces grandes vitesses et enfin des politiques économiques et sociales d’aides aux constructeurs, de services publics universels, …
Il est aussi possible de se déplacer sans bouger avec la hausse des NTIC, en France, 76% des plus de 18 ans ont un téléphone portable en 2006, 50% des foyers sont équipés d’ordinateur et 14% d’un ordinateur portable, 443% des plus de 15 ans ont accès à internet en 2005, … Il y a toujours des inégalités sociales et géographiques mais la diffusion n’en reste pas moins rapide.

jeudi 3 mai 2012

Urbaine 30 - 04 (cours 8)

Précédemment : Urbaine 02 - 04


Un moyen d'accès à l'emploi



Influences spatiales dans le champ de l’emploi


Le problème de l’emploi, surtout du chômage, est devenu un souci central de notre pays et de celui de quelques autres pays. En France, on ne parvient pas à descendre le seuil de chômage sous les 10%. Si on rajoute à cela les conditions d’emploi précaires, alors on augmente encore le chiffre. Le chômage devient alors une des préoccupations principales des Français. Tout le monde en a peur, mais le risque est réparti inégalement. Les plus touchés par le chômage sont les actifs sans diplôme ou avec un diplôme faiblement qualifié et peu élevé. Les ouvriers non-qualifiés sont pour 20% au chômage, les employés sans le bac sont à 15,5%, celui des cadres est à 4%.

La question des sciences sociales est de se demander d’où vient cette inégalité. L’essentiel de l’explication tient à des facteurs macroéconomique et socio-économique. C’est l’abandon de l’activité industrielle, la tertiarisation, la massification scolaire, … Mais on sait qu’il existe aussi des facteurs spatiaux non négligeables. Les deux principaux sont la question de l’accessibilité physique à l’emploi où les moins diplômés auraient un accès moindre au travail. L’autre thèse pointe de doigt qu’en habitant plus souvent que d’autres dans les quartiers pauvres, on aurait moins de chances d’avoir un réseau social de relais vers l’emploi.


 Les transports dans l'accessibilité à l'emploi


Inégalités sociales devant l’emploi et accessibilité au marché du travail


I.                   Marché de l’emploi : un marché ancré dans le territoire

Sur le marché de l’emploi, on retrouve la rencontre entre une offre et une demande. Selon l’économie orthodoxe à tendance libérale, on constate toute une tentative pour illustrer que le marché de l’emploi est un marché comme un autre. On a des employeurs en face de laquelle se trouve une demande. Si on laisse faire le marché, on devrait arriver à un niveau où tous les employeurs trouvent des employés et tous les employés trouvent un emploi. Les salaires haussent ou baissent selon l’offre ou la demande mais cela se réajuste toujours. En théorie, toute offre et toute demande se compensent et le chômage ne doit pas exister. Or en réalité, on en est loin.

En regardant la réalité, on constate que le marché de l’emploi est hautement différent des autres marchés. Le marché de l’emploi est atypique et possède trois particularités évidentes. La première particularité est que les acteurs de ce marché sont ancrés dans l’espace. La seconde particularité est qu’on a à faire à un point immobile. Enfin troisième particularité, la relation est durable dans le temps et de manière quasi-quotidienne entre l’employé et son employeur.
Dans le monde dans lequel on vit on a des caractéristiques sédentaires, la mobilité que nous connaissons n’est pas sans limites. Aux USA, pays de la mobilité, la moyenne du pays est de 9 déplacements importants sur une vie. Les entreprises sont aussi relativement sédentaires, la mobilité est utile mais guère appliquée, les délocalisations sont peu nombreuses et ont un coup élevé pour l’entreprise. La norme est pour elles aussi la sédentarisation.
Les biens ordinaires peuvent être déplacés et acheminés d’un point A à un point B. Un emploi, un poste de travail est encore majoritairement ancré dans un endroit fixe. L’emploi se déplace peu et le salarié doit se déplacer au lieu de cet emploi. Les seules exceptions sont encore les emplois mobiles ou les emplois à domicile, mais ils restent encore marginaux.
La transaction entre l’offreur et le demandeur n’est pas celui de l’instant de l’échange mais s’ancre dans une relation plus durable. L’emploi se fait sur des durées plus ou moins longues, mais en plus cela demande souvent un rapport quotidien entre employeur et employé. Là encore ça diffère du marché des biens ordinaires.

La rencontre de ses salariés fonctionne sous contrainte des mobilités quotidiennes des travailleurs. Mais ce n’est pas une rencontre exhaustive entre les travailleurs et les emplois. Par conséquent le marché de l’emploi fonctionne sous forte contrainte spatiale. Toute offre ne rencontre pas tout demandeur d’emploi. Une partie de la demande ne rencontre qu’une partie de l’offre. En général, ne se rencontrent que les offres et les demandes suffisamment proches l’une de l’autre, à l’inverse de la théorie économique dominante. La contrainte spatiale joue sur ce marché. En théorie on peut considérer que le déménagement rend possible à tout accès à n’importe quel emploi. En pratique, cette attitude particulière ne touche que les jeunes actifs, en début de carrières, sans famille fondée, peu ancrés territorialement, diplômés et qualifiés. Pour ces jeunes actifs et seulement pour eux, le marché de l’emploi est mondial.


II.                Notion d’accessibilité à l’emploi

L’accessibilité à l’emploi c’est le nombre d’offres d’emploi en adéquation avec le profil du demandeur auxquelles il peut accéder à partir de son domicile en un temps de déplacement égal ou inférieur à un seuil donné avec le mode de déplacement le plus rapide qu’il a à sa disposition.



III.             Inégalités sociales d’accès à l’emploi

En général, les actifs peu diplômés et peu qualifiés souffrent d’une sous accessibilité d’accès à l’emploi. Ainsi en Ile de France, l’accessibilité à l’emploi se fait sur une moyenne d’une heure. Pour un ouvrier d’ile de France, en une heure de trajet, il a accès à 44% de tous les emplois ouvriers de la région. Les employés sont à 51% d’accessibilité et les cadres à 65% d’accessibilité à toutes les offres d’employés.
Lorsque l’on regarde la géographie des lieux de résidence et celle des lieux d’emplois, on constate que les lieux de résidence des actifs peu qualifiés sont moins centraux, moins denses et moins susceptibles d’être accessible aux transports en commun. Ainsi, cela augmente la distance des domiciles ouvriers aux emplois ouvriers, contrairement aux distance faibles entre domicile cadre et emplois cadre.
L’autre effet vient des inégalités d’accès aux voitures en dépit de sa démocratisation. Les ouvriers utilisent moins la voiture que les cadres. En moyenne, un domicile ouvrier en ile de France est à 30 km de son lieu d’emploi. Pour les employés, la moyenne se porte à 24 km et pour les cadres on tombe à 18 km. Dans le cas des voitures, la part des actifs sans permis de conduire, ou sans voitures ou bien les deux, s’élève à 25% chez les ouvriers, 32% pour les employés et 15% des cadres.


IV.              Sous accessibilité à l’emploi : facteur de chômage

Il existe un lien entre sous accessibilité à l’emploi et chômage. Dans le cas d’un actif sans emploi et qui recherche un emploi, le temps qu’il passera au chômage sera sans doute fonction du débit avec lequel les offres d’emploi lui sont proposées. Si cela s’avère exact alors la mauvaise accessibilité à l’emploi dans le périmètre raisonnable y est pour quelque chose. Ainsi si le débit d’offre d’emplois par semaine est plus élevé pour un individu que pour un autre, alors celui qui a le débit le plus élevé aura une période de chômage moins élevée. Ainsi en situation de sous accessibilité, le taux de chômage risque d’être plus élevé.

Ce raisonnement tient dès lors qu’un actif cherche un emploi dans un périmètre raisonnable. En revanche, si l’actif accepte de quitter ce périmètre soit en l’agrandissant (temps de trajet plus long) soit en le quittant (déménagement), le raisonnement est plus douteux. Ces attitudes dépendent pour beaucoup des ressources économiques puisque déplacements longs et déménagements ont un coup qui est moins envisageable pour des actifs peu qualifiés.

Ce lien entre accessibilité à l’emploi et chômage est-il vérifié empiriquement ? Des recherches menées aux USA depuis les années 1960, furent soumises à des controverses et furent critiquées dans les années 1990 – 2000. Les hypothèses sont validées dans les enquêtes les plus sérieuses menées aux USA. Johnson en 2006 a étudié les recherches d’emploi sur un échantillon d’actifs. La bonne mesure de l’accessibilité à l’emploi tient au fait que Johnson n’a mesuré que les propositions d’emplois vacants. De plus, il a étudié la concurrence mutuelle des actifs sur le marché de l’emploi. Dans le cas des Afro-américains peu diplômés, un niveau d’accessibilité à l’emploi faible va avoir tendance à augmenter la durée de chômage avant un nouvel emploi.
Un collectif a produit des statistiques similaires en étudiant d’anciens chômeurs devenus actifs. De nouveau les analyses révèlent que l’accessibilité à l’emploi joue pour beaucoup. Dès que l’écart-type de cette accessibilité baisse d’un point, le temps de chômage est augmenté de 10%.

En France, les recherches empiriques sont plus tardives. La recherche de Sandrine Wenglenski en 2009 s’intéresse à la probabilité d’être au chômage de plus d’un an en 1999. Le champ choisi fut les ouvriers et les employés sans le bac résidant dans la même commune depuis 1990. Pour les actifs qui n’ont pas accès à la voiture dans leur ménage et ceux qui y ont accès, on a deux résultats différents. Les résultats confirment de nouveau les hypothèses émises. Les actifs avec un faible accès à l’emploi ont un risque plus élevé d’être au chômage. Ce risque se rapproche de 10% pour ceux qui souffrent d’une accessibilité à l’emploi. Soit un écart de 20% supplémentaire par rapport à ceux dont l’accessibilité à l’emploi est moyenne.

Si on souhaite lutter  contre le taux de chômage, on peut agir dans le sens d’une meilleure accessibilité à l’emploi. La première piste serait de rendre les zones centrales plus accessibles et cela pose la question des logements sociaux. La seconde hypothèse serait de favoriser la motorisation qui à défaut d’être écolo assurerait une réduction des temps de transport. Enfin la troisième solution porterait serait de stimuler les implantations d’emplois dans les zones desservies par les transports en commun. Plus l’emploi des actifs peu diplômés restera central, plus ceux-ci pourront y accéder et donc sortir du chômage.

jeudi 5 avril 2012

Urbaine 02 - 04 (cours 7)

Précédemment : Urbaine 26 - 03


Une des manifestations lycéennes de Lyon en 2010



Inégalités sociales devant la réussite scolaire : le rôle du quartier de résidence


On constate que le taux d’échec scolaire est plus élevé dans les quartiers pauvres que dans les autres quartiers. Il y a certes des exceptions mais globalement on peut percevoir ces résultats. Ainsi en étudiant le taux de redoublement en 5° en France, la moyenne s’élève à 4,1%, pour les 10% des établissements les plus mal lotis, on est à 8% avec un maximum à 34,8%. Dans les 10% des collèges les plus aisés, on est à 0,7% avec un seuil minimum de 0%.
Dans le cas du taux d’accès de la 6° à la 3°, soit le nombre d’élèves entrés en 6° et qu’on retrouve 3 ans plus tard en 3°, à l’échelle du pays ils sont 73,6%, dans le neuvième décile (mieux lotis) ils sont 84,4% avec un maximum de 100% et dans le premier décile (moins bien lotis) s’élève à 62,4% avec un minimum de 7,3%.
Un dernier indicateur porte sur le score moyen d’une évaluation qui note les élèves de 0 à 100, le niveau des élèves, les uns par rapport aux autres. En moyenne on est à 63,3, pour le neuvième décile on est à 71,2 avec un maximum de 85,7, tandis que dans le premier décile, on a une moyenne de 53,6 avec un minimum de 14,4.

Cela s’explique donc d’abord par des effets de structures, les établissements des quartiers défavorisés sont plus éloignés culturellement que les élèves des établissements de quartiers favorisés. Mais malgré cela, les effets de structure n’expliquent pas tout. Une partie reste largement invisible. Ainsi, il semble y avoir plus de risques dans les quartiers défavorisés. On peut donc se demander d’où vient ce sur-risque d’échec scolaire dans certains quartiers. La seconde question est plus empirique, comment peut-on mesurer ce sur-risque ?


I.                   Théories explicatives du sur-risque dans les quartiers défavorisés

1.      Sous-dotation en ressources

S’il y a un sur-risque d’échec scolaire dans ces quartiers défavorisés, ce serait une conséquence d’une qualité moindre de l’enseignement. Si l’enseignement est moins bon ce serait parce que les établissements scolaires seraient moins dotés dans ces quartiers, que c soit en ressources matérielles ou en ressources humaines.
Cette thèse nous vient essentiellement de Grande-Bretagne où le système éducatif est bien plus décentralisé. Il y a des disparités fortes pour les dotations entre des quartiers défavorisés et des quartiers favorisés. En France, l’éducation est si centralisée (c’est une affaire d’Etat) que si les disparités sont moins fortes, elles n’en restent pas moins présentes.

Concernant la sous-dotation en ressources matérielles, dans le cas de la banlieue parisienne on effectue une recherche dans les comptabilités des fonds publics alloués à deux établissements scolaires. Un de ces lycées est dans un quartier tranquille et le second est dans un quartier ZEP. Le second est censé recevoir plus d’aide financière par les collectivités publiques que le premier. Au total, il y aurait – 7% d’argent par élève entre le lycée tranquille et le lycée classé en ZEP. On a donc un aspect financier qui se fait au détriment des quartiers ZEP.

La sous-dotation en ressources humaines connait un plus grand nombre d’études.  Les enseignants en poste dans ces quartiers sont systématiquement plus jeunes, moins expérimentés (voire débutants) et moins gradés (on a peu d’agrégés) que la moyenne nationale. Là où les jeunes en difficulté devraient avoir un meilleur enseignement avec des profs plus anciens et meilleurs, on a au contraire une aide plus limitée.
Pour comprendre cette explication, il faut réfléchir à la manière dont se fait une carrière d’enseignant. Comme toute carrière, l’enseignant enchaine les postes à rémunération et à prestige croissant. Par rapport à ce schéma, le métier d’enseignant a une particularité puisque la carrière verticale est limitée. En effet, d’une part un enseignant évolue rarement du primaire au secondaire ou au-delà (carrière verticale), d’autre part, il y a une grande mobilité des professeurs dans leur carrière horizontale. Les enseignants enchaînent les postes dans des établissements scolaires de plus en plus attractifs et prestigieux. Or ce travail fonctionne avec l’ancienneté et le grade. Donc les premiers mutés sont les anciens enseignants qui demandent des postes attractifs, laissant aux jeunes enseignants les postes les moins intéressants et les moins prestigieux.
Pour un enseignant, ce qui fait le prestige d’un établissement ce sont les élèves. Plus un élève est bon travailleur et plus il est docile, plus le métier deviendrait intéressant. En conséquence, les autres élèves plus faibles et moins dociles ne sont pas privilégiés par les enseignants. Or le problème central vient de la corrélation constatée entre les élèves à forte valeur scolaire et le milieu social dont viennent les élèves. Ainsi les élèves d’origine défavorisées seraient pour les enseignants plus faibles scolairement. Ce n’est certes pas le cas de tous les enseignants, mais ce constat est majoritaire. Parce que les enseignants pensent que les élèves accueillis dans les quartiers défavorisés sont moins bons scolairement, alors les établissements sont fuis des enseignants et reçoivent une moins bonne côte. Par exemple, en Seine-Saint-Denis le département le plus pauvre de France qui représente 7% des élèves du secondaire en France se retrouvent avec 24% d’enseignants débutants dont c’est la première affectation.
Une autre conséquence de cette carrière horizontale, c’est d’amener à une forme d’instabilité chronique des enseignants en poste dans les quartiers défavorisés. Puisque ces établissements servent d’épouvantails pour les enseignants, les demandes de mutation sont très rapides et beaucoup d’enseignants restent en place moins d’un an. Ainsi dans les lycées très populaires, l’équipe est renouvelée aux 2/3 tous les 4 ans, à 90% tout les 7 ans. L’expérience acquise par ces enseignants n’est pas profitable à ces quartiers.

Mais la qualité de l’enseignement est-elle seulement liée à la dotation en ressources ? Les jeunes enseignants inexpérimentés sont-ils les seuls responsables de ce risque d’échec scolaire ?

2.      Comportements « déviants » et « anti-scolaires »

D’autres théories soulignent que ces quartiers défavorisés sont plus favorables aux interactions de « déviance anti-scolaire ». Ce n’est pas de la délinquance mais une forme de caractère anti-scolaire, on rejette les comportements attendus par l’école. Le facteur responsable vient du fait que les élèves anti-scolaires sont plus nombreux dans ces quartiers et en conséquence, ils ont un effet sur les autres élèves. Du coup, les élèves qui ont un potentiel de réussite peuvent basculer plus facilement sous la pression des pairs.

Granovetter a établi la théorie des effets de seuil dans des comportements collectifs qui correspond à ce cas-là. Au départ, les individus ont le choix entre deux alternatives : agir ou ne pas agir. Dans les deux cas, les alternatives ont des avantages et des inconvénients. L’individu est alors face à un dilemme. Le coût de l’action dépend alors du nombre d’individus qui choisissent une option. Plus le nombre d’individus est élevé dans une situation, moins les inconvénients de la situation semblent couteux pour ceux qui arrivent ensuite.
Ainsi selon Granovetter, dans une situation de tensions sociales opposant des mécontents à des forces de l’ordre, une forme de pré-émeute, les individus peuvent agir (entrer en émeute) ce qui leur permet d’exprimer leur mécontentement au risque de se faire arrêter ; ou ne pas agir (rester simples contestataires) ce qui ne procure aucun risque mais qui en revanche laisse un gout de frustration. De plus, plus le nombre de personnes entrant en action est grand et enfle, plus l’inconvénient lié à cette option diminue pour les suivants. Dans le cas de l’émeute, on a moins de risque d’être arrêté si on est nombreux. Le coût marginal va décroissant avec le nombre de participants.
Pour Granovetter, il y a un seuil où les inconvénients liés à l’action sont suffisamment faible pour que cela vaille le coup d’y aller à son tour. Ce seuil est atteint lorsque le nombre de participants à l’action réduit suffisamment le coup. Ce seuil d’action est variable selon les individus certains téméraires peuvent agir avec un seuil très bas, tandis que d’autres plus prudents attendent un seuil plus élevé.
Ainsi, les choix d’un individu dans une situation donnée dépendent des choix des autres individus confrontés à la même situation. De plus cela montre que selon le contexte, un même individu peut faire des choix différents. Finalement le choix d’un individu dépend des caractéristiques des autres individus en présence. Selon de toutes petites modifications dans le contexte, la différence entre agir ou ne pas agir peut être très grand.

Cette théorie permet donc d’éclairer le processus d’interactions qui augmente avec le risque de déviance anti-scolaire dans les quartiers pauvres. Agnès Van Zanten a notamment théorisé cela. Ainsi, tout les élèves balancent entre le fait d’être travailleur et sérieux, et celui d’être distrait et amusant. La seule exception consiste en des classes faibles, où la densité d’élèves faibles et perturbateurs est plus élevée. Dans ce cas, la distraction l’emporte à la longue quand dans les autres classes, c’est le travail qui l’emporte. Les distractions enchainées provoquent une spirale de perturbation et même les éléments les plus dynamiques du groupe finissent par basculer dans un système de déviance anti-scolaire.
Donc on peut dire que ce qui fait la particularité des classes faibles c’est qu’il y a un nombre anormalement élevé d’élèves à seuil d’entrée en distraction bas. Ce nombre élevé a pour effet de réduire le coût des inconvénients du non-travail pour les autres élèves. Le seuil d’entrée en distraction a plus de chances d’être atteint pour n’importe quel élève. On a donc une tendance plus forte à basculer dans le non-travail. Dans un contexte plus ordinaire cela n’aurait pas lieu, ils choisiraient plus surement le travail que la distraction.


II.                Mesures du Sur-risques

1.      Une analyse statistique en France

Cette recherche représente l’essentiel du type de recherches sur le sujet. Pour des individus de 16 à 20 ans vivant depuis au moins neuf ans dans la même commune de résidence, on a cherché à mesurer le risque de quitter le système scolaire sans avoir obtenu un diplôme. On mesure aussi effet de la commune de résidence. Au final, il semblerait que tout concorde. Pour un profil moyen, la probabilité moyenne est de 7,2% d’abandonner les études sans le moindre diplôme. Pour ce même jeune, issu d’une commune défavorisée on monte à 8% et si on s’intéresse à une commune favorisée on est à 4%.