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samedi 19 mai 2012

Moderne 10 - 05 (cours 12, fin)

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3.      Mauvais bruits et livres au temps des Lumières

Au XVII° siècle et aussi au XVIII° siècle, il y a un certain nombre de lieux (cabinets de lecture, librairies, …) qui rendent visibles l’activité de lecture d’une partie du peuple. Cela n’a pas échappé au pouvoir monarchique et l’existence de ces lieux de lecture a du beaucoup compter dans la représentation qu’a le pouvoir royal de la culture populaire et du livre.

Il y a alors des rumeurs, des bruits, des scandales qui courent sur les mœurs du peuple. Cela préoccupe le pouvoir du XVIII° siècle qui espionne alors la population parisienne. Cela débute à la fin du règne de Louis XIV puis sous le règne de Louis XV. Des petites personnes se postent dans des cabarets ou sur des places et écoutent les conversations des gens. On les appelle les mouches. Ils font des rapports et les envoient au lieutenant général de police, qui en retransmet certains à Louis XV. En 1757, après l’attentat de Damien, ce système s’étend à toutes les grandes villes du royaume. Dans ces rapports, beaucoup d’éléments montrent que le roi n’est plus l’objet d’un amour inconditionnel de la part de ses sujets. C’est une impopularité nouvelle du pouvoir royal, un discrédit selon certains historiens.
En réalité c’est plus complexe, les rumeurs ne sont pas nouvelles, mais l’espionnage oui. C’est cet espionnage qui tend à faire croire à l’impopularité du roi. De plus, celui-ci se préoccupe beaucoup de son image. Dorénavant on a une communication qui n’est plus seulement du roi vers le peuple mais du peuple vers le roi.
En 1662, au début du règne de Louis XIV, le meilleur moment de son règne, une catastrophe survient la famine de l’avènement. Avec 1,5 millions de morts dans le royaume, cette famine le pouvoir royal va s’en servir pour célébrer le roi par son œuvre de distribution de blé vers les régions dans le besoin. Au même moment, une série de lettres d’un médecin parisien raconte à un ami de Lyon que c’est le roi qui a organisé la pénurie par son avarice tenu de Mazarin qui l’a élevé. La police sous Louis XV va chercher et arrêter les auteurs de pamphlets y compris des gens très modestes qui incarnent la peur royale (une femme de chambre est arrêtée pour être supposée avoir fait circuler un ouvrage pamphlétaire sur les mauvaises mœurs de la cour). A travers son interrogatoire, surgit la peur qu’une femme du peuple écrive des romans sur les mauvaises mœurs de la cour. Le pouvoir redoute un peuple qui puisse agir, notamment par l’écrit.

Lors de l’attentat de Damien, on atteint le paroxysme de cette peur. Là où on attendait un rassemblement de la population autour du risque de la mort du roi, les bruits parlent d’un complot où le gouvernement cache la vérité et d’autres disent que le roi n’a que ce qu’il mérite car il est responsable des malheurs de l’Etat. La police tente de réprimer cela. Notamment chez un suspect ayant pu aider Damien. La police le perquisitionne et découvre chez l’huissier des placards avec des documents sur l’attentat de Damien. L’huissier est alors pendu en public et des espions de la police recueillent les propos de la population sur cette pendaison. C’est une spirale de la paranoïa pour le pouvoir royal qui se met en place. Voulant savoir l’avis du peuple, le fait d’y prêter attention donne de la force à la crédulité populaire. L’opinion publique, c’est celle des gens éclairés, l’opinion du peuple, c’est l’avis de tous. En revanche, l’historien d’aujourd’hui constate que la police de l’époque prenait très au sérieux les rumeurs du peuple. En conséquence, l’opinion publique de l’époque pour la police était peut être l’opinion populaire.

Dans l’analyse du rapport entre le pouvoir et le peuple, il faut prendre en compte l’ensemble des moyens d’accès du peuple au livre. Sur toute la période, l’accès au livre et à l’imprimé est plus aisé. On a cependant des à coups, parfois des retours en arrière avec des périodes du XVIII° siècle où des villes sont en recul. Cela tient aux évènements et aux moments de politisation qui déclenchent des gestes de lecture eux-mêmes nourrissant la population. Un certain nombre des moyens d’accès au livre rendent visibles les accès de lecture et ce phénomène contribue à faire du livre une question politique.


III.                   De la lecture à l’écriture

Beaucoup de travaux considèrent que se concentrer sur la lecture c’est faire de l’individu du peuple un être passif qui reçoit la culture mise en ligne. On a des gens du peuple qui lisent mais aussi qui écrivent.

1.      Présence des papiers en milieu populaire

Sur le registre des levées de cadavres de la morgue, on détaille ce que les gens portaient sur eux au moment où ils ont été retrouvés morts. Ce sont donc les morts ramassés dehors. Ces inventaires révèlent la présence massive de papiers que les gens portaient sur eux. On avait les échappés d’asile qui avaient tous un bracelet de papier sur leur poignet. On trouve aussi des certificats de curés attestant de la piété de l’individu concerné. On a aussi le cas de gens portant un papier sur eux pour qu’ils soient identifiés en cas de malheur, on y trouve plusieurs informations nom, prénom, adresse, origine et religion pour l’enterrement. Les gens ont donc des papiers pour être identifiés mais aussi des images pieuses, des cartes à jouer mais pas les jeux complets, des petits billets attestant de la bonne réception d’une marchandise …

L’activité des écrivains publics étudiés par Alex Métayer. Ces écrivains remplissent une fonction dans une société où on demande aux gens de plus en plus de remplir des papiers alors même que tout le monde n’est pas suffisamment alphabétisé. Les écrivains publics écrivent donc des lettres adressées à l’administration, tiennent les comptes des petits marchands. Ils font de faux certificats de mendicité, de faux billets de loterie, imitent les signatures, …
Pour les élites de la société, l’activité des élites est très mal vue si l’on prend les encyclopédies, les dictionnaires, … On les juge pour beaucoup comme des escrocs, des faussaires, des gens vivant du domaine de l’illicite. Bref ce sot des déclassés en tant qu’ils sont un peu lettrés mais qui mettent leur art au service du peuple. Ce contact en fait des déclassés. Leur lieu de prédilection, le cimetière de Saint-Innocent, annexe du marché de Paris au milieu duquel, parmi les commerces, on a des écrivains publics qui donnent une réputation à ces écrivains.
On considère à ce moment là que le métier d’écrivain public n’est plus infâme. Certes certains le sont après une série d’échecs, mais pas tous. Certains en vivent pourtant et bénéficient d’un regard plutôt favorable des catégories populaires. Cette figure de l’écrivain public donne une image de l’importance de l’écrit en milieu urbain.

Les pratiques des sorciers dans le Paris du XVIII° siècle étudié par Ulrike Krampl. Ces pratiques sont connues par les sources policières après leur arrêt. Ce sont en fait des escrocs qui persuadent les gens de nouer un pacte avec le diable permettant à chacun de bénéficier de richesses, de gloire, … moyennant finances. Ces sorciers escrocs ne cessent de manier des écrits en recevant les gens dans des livres de magies.des livres obscures, … De plus, on rédigeait des pactes écrits par moments, d’autres pratiques étant d’écrire sur le corps des gens. Il y a donc une perception de l’écriture comme force sacrée, conception venant du décalage entre le besoin de l’écrit alors qu’une partie de la population n’est pas à même de savoir écrire.

2.      Enjeux sociaux et politiques de l’écriture des gens du peuple

Jean Yvon a laissé un carnet manuscrit qui s’achève par deux rubriques avec des indications sur les récoltes et d’autres sur le prix du pain et du vin. Le carnet est donc un livre de raison dans lequel les gens tenaient leur compte et dans lequel les gens rédigeait les grands évènements de leur vie, ou encore des annotations concernant les prix. Son carnet possède une chronique des évènements s’étant déroulés dans sa paroisse (travaux de l’église, pèlerinages, fêtes, mariages et décès de proches, … Trop modeste pour administrer ma paroisse, Jean Yvon ne peut s’occuper de La Fabrique. Il fait donc ce travail à titre personnel mais il revient à mimer comme si il avait un rôle officiel dans la paroisse. Il raconte alors qu’il remplace un administrateur de La Fabrique illettré sans être pour autant un administrateur officiel puisque c’est réservé aux notables. L’écriture est un vecteur, un moyen de sortir de sa condition populaire.

L’artisan textile Louis Simon, issu du Maine, a laissé un récit de sa vie étudié par Anne Fillon. Il fait un récit de la vie au village à la fin du XVIII° siècle et sous la Révolution. A moment donné, il rédige une histoire d’amour au milieu de son récit du village. Ce roman d’amour autobiographique est le récit de sa rencontre avec sa future femme. Par contre, il a beaucoup rendu romanesque son  histoire d’amour contrarié (refus de son père, la trahison de celle qu’il aime, les coups de son concurrent, …). Il annonce alors qu’il a lu beaucoup de romans, mais point avec une aussi amère aventure. On a une circulation de la culture du haut vers le bas avec une forme d’imitation. Une autre interprétation est celle d’un roman d’amour et d’instruction. Simon parle beaucoup de l’importance d’une instruction en rappelant comment l’écrit est intervenu dans sa vie et lui permet de devenir syndic, puis maire sous la Révolution française. Le roman d’amour devient alors une démonstration de maîtrise dans les compétences de l’écriture qui va jusqu’à la capacité à fabriquer un roman d’amour avec sa vie. Il passe d’ailleurs d’artisan à maire puis aubergiste.

Jean Maillefer, marchand du XVII° siècle de la ville de Reims, tient un commerce étendu comme avec la Hollande, il a des vignes, un hôtel particulier qui lui permet d’héberger des hôtes prestigieux comme la reine mère Anne d’Autriche lors du sacre de son fils Louis XIV. Cependant, rapidement sourd, il écrit son autobiographie dans un seul manuscrit qu’il a tenu toute sa vie. Dans l’autobiographie et dans son journal, certains de ces thèmes reviennent souvent. D’abord il est indigne d’écrire car il n’est pas lettré et n’a pas de rôle public. Malgré sa surdité, il a un rôle public puisqu’il a donné à la ville de Reims sa belle maison et les hôtes qui y sont passés, il a aussi donné beaucoup d’enfants et enfin il fait du commerce ce qui aide à la prospérité publique. Ses considérations sur le commerce l’amène à deviser sur des considérations politiques : la guerre ruine le commerce. Il fait donc une critique cinglante de la politique guerrière de Louis XIV. Les bienfaits du commerce sont ruinés par les méfaits de la guerre. Grand lecteur, il annote ce qu’il lit et une des notations les plus cinglantes qu’il se fait vient d’une lecture, un pamphlet en faveur de la monarchie. Ainsi Maillefer lit un pamphlet pour le roi, le fiche et le critique. On a donc une activité critique par la note de lecture critique du pamphlet. Puisque c’est un journal privé, cela est possible. Cela revient avec la période de la Fronde où Maillefer dut héberger un groupe de soldats. Maillefer se plaint que ces soldats empêchaient les gens de rentrer chez lui où il tenait son commerce. Il va se plaindre auprès de la mairie en charge de cette situation et obtient gain de cause. Le discours qu’il y a tenu vient entre autre des réflexions qu’il a mené par ces annotations dans son livre.

Finalement on a une tension entre deux éléments d’analyse, ceux qui au sein du peuple se préoccupent d’avoir accès au livre, alors ceux là peuvent avoir une distinction sociale. D’autres qui ont déjà un statut aisé peuvent avoir un rapport à l’écriture qui conteste le pouvoir, ce dernier redoutant ces auteurs.

samedi 5 mai 2012

Moderne 03 - 05 (cours 11)

Précédemment : Moderne 30 - 04


Le colporteur, Anonyme, Ecole française




Parmi les premiers sujets, on trouve les critiques sur le pouvoir royal, puisque les pamphlets sur les cours soulignent l’idée que la monarchie a tourné en despotisme, laissant gouverner leurs maîtresses et les clans de ses maîtresses. Dans ces moments là, on constate aussi une désacralisation de la monarchie qui est dépeinte sous des traits scandaleux. Cela se double d’un commerce illicite de ces livres qui fait des lecteurs des contestataires affirmés du pouvoir puisqu’ils savent que ces livres entrent dans le royaume illicitement. Du coup, l’efficacité de cette production fut importante car les livres furent largement diffusés. Derrière les analyses de Robert Darnton, il y a une recherche sur l’influence des Lumières sur le déclenchement de la Révolution Française. Son idée dans son ouvrage sur les éditeurs de livres scandaleux et sur les colporteurs est que dans les campagnes on ne lisait pas si fréquemment que ça les ouvrages de Voltaire ou Diderot. En revanche, on lisait dans les campagnes des livres scandaleux avec des représentations et des critiques du pouvoir comme l’exprimait ses grands auteurs. Rousseau en revanche a rencontré un très vaste public, on pense que La Nouvelle Eloïse a atteint directement les nouvelles classes populaires. Les idées des Lumières seraient alors passées par la pornographie et les libelles.
Cette thèse fut contestée sous deux angles, chacun interprète différemment le livre et donc on ne perçoit pas toujours les aspects critiques des livres. De même, il y a une différence entre lire que Louis XVI est cocu et croire ce qu’on a lu. De plus, une même lecture a différentes conséquences sur les lecteurs. Dans le cas de Rousseau, on a des lettres des lecteurs de Rousseau. Ce premier écrivain vedette était lu du haut et du bas de l’échelle social. Alors certes plus d’un tiers étaient des aristocrates or Rousseau critique très fortement cette aristocratie. Les pamphlets qu’il rédigeait contre des membres de la cour possédaient une logique propre, ces pamphlets émanaient d’autres clans de la cour et visaient à discréditer d’autres membres de la cour. Les aristocrates n’avaient donc pas de lecture crédule de ces pamphlets rousseauistes. Les livres n’auraient donc pas simplement sapé les fondements de la monarchie ou de la religion. On voit donc émerger un rapport distancié au livre avec une lecture qui n’est pas toujours d’adhésion, le lecteur se fait son opinion en comparant les livres et en les discutant. Il y a un effet mécanique avec une hausse du nombre de livres et donc une hausse de lecteurs et de discussions autour.


II.                   Pratiques citadines et pratiques rurales de l’imprimé

1.      La possession du livre : les bibliothèques de particuliers

Concernant les milieux urbains, la grande source sur la possession du livre, sont les inventaires après décès. Ce sont les listes de biens instaurés par les notaires à la mort d’un individu. Quand les livres sont nombreux, le notaire fait appelle à un libraire pour estimer leur prix. Mais il y a des limites, les livres au prix faible, les brochures, feuilles volantes et images ne sont pas signalés et sont jetés. De plus, les pratiques des notaires sont inégales suivant les notaires et suivant les régions. Enfin, souvent les livres ne sont pas détaillés et les notaires font des prisés par paquets (« un paquet de livres espagnols prisés 10 livres », …).

De ces études, on retient tout de même qu’il y a une réelle présence du livre dans les intérieurs urbains au XVII° et au XVIII° siècle. Dans les villes de l’Ouest, on trouve des livres dans les inventaires après décès. A Paris, vers 1750, cela monte à 23% des inventaires après décès. Si on se souvient que les notaires ne prisent que les livres chers, on fait monter ce taux.
Bien entendu il y a des inégalités selon les groupes sociaux avec beaucoup de livres du coté des juges des professeurs, des avocats et des hommes de lettres, … En queue de peloton viennent les artisans et les marchands. En revanche, les domestiques font bonne figure avec un taux assez élevé de possession du livre. Concernant la noblesse, il y a des contrastes et des différences entre la petite noblesse qui lit peu et la noblesse lettrée avec une vaste bibliothèque. Dans chaque groupe social, il y a une corrélation entre la richesse et le nombre de livres.
Cela rend aussi des informations sur la place des livres dans les intérieurs. Peu de salles réservées aux livres, même si on trouve quelques cabinets. On trouve tout de même des phénomènes de collection comme avec un bourgeois parisien, homme de lettre du XVII° siècle, Valentin Conrart. Cet homme semble avoir acheté tout les livres possibles avec un total à la fin de sa vie de livres prisés à 16 000 livres. La part de sa bibliothèque dans son patrimoine est si énorme qu’il constate avec regret que ses héritiers ne pourront que revendre ses livres. Il est cependant probable que la majorité des gens du peuple ne conservait pas forcément de livres chez eux.

2.      L’accès au livre

L’abbé Grégoire sous la Révolution Française à tenter de faire un sondage en recensant par lettres des curés qui devaient assurer le recensement et le faire remonter à l’abbé. D’abord les curés et les vicaires avaient-ils assez de livres à prêter à leurs paroissiens ? Ensuite l’abbé souhaitait savoir si les gens de la campagne avaient le goût de la lecture. Enfin il se renseignait sur les livres que les gens avaient chez eux. 43 réponses sont revenues soulignant la possession des gens de livres saints, de livres d’heures, des livres de la bibliothèque bleue dans le corpus religieux, d’autres titres dans la bibliothèque bleue : romans, histoires populaires, almanachs, … Parfois les curés soulignent la pénétration d’ouvrages de mauvaises mœurs.
Les historiens ont donc souligné par ces enquêtes la part des prêts de livres et toute cette circulation du livre qui échappe au marché. Ici, on voit que les curés peuvent posséder des livres et les prêter. Parfois, le curé possède dix fois le même exemplaire d’un livre.

Dans les bibliothèques publiques on a celles des couvents, des chanoines, des collèges et des Académies. Bien évidemment, le public de ces bibliothèques publiques fait parti des élites, il faut admis et autorisé par le groupe social à y accéder.
Un lieu plus démocratique et similaire ce sont les boutiques de libraire. Les gens vont chez le libraire pour lire seul ou en groupe les livres nouveaux et les gazettes. De là découle une pratique qui est celle du cabinet de lecture. Dans les années 1770, les libraires proposent un abonnement mensuel à leurs lecteurs, moyennant quoi ils peuvent venir lire dans leur boutique. A Metz, un libraire annonce avoir 200 lecteurs à 18 livres par mois (accessible aux petits bourgeois) et 150 à 3 livres par mois. Pour les libraires, c’est par la lecture assurer ensuite auprès du client l’achat du livre. On trouve aussi des loueurs de livres qui louent les livres à la journée. On a aussi la vente à la criée des livres puisque sur les ponts, on vend des ouvrages et des brochures à la criée. C’est pour ça que les pamphlets ont des titres longs, ce que le petit marchand lit pour son public.

En campagne, l’enquête de l’abbé Grégoire met en évidence l’importance des colporteurs mais aussi celle des migrants, ceux qui vont et viennent pour des migrations de travail. Le rôle des voyageurs n’est pas négligeable. C’est par les voyageurs que les mauvais livres arrivent dans les villages. Pour les curés, les paysans lisent les livres de manière particulière, ils les apprennent par cœur et savent les réciter. Les livres semblent un peu magiques. Cela est conforté par la lecture à la veillée, une lecture en groupe. Cette enquête ethnographique sur les mœurs paysannes témoigne des regards des curés sur ce que devrait être la culture paysanne avec une hiérarchie particulière. L’enquête fut faite durant la Révolution et donc on a des images du peuple des campagnes tantôt superstitieux qu’on éclaire grâce à la Révolution Française, ou au contraire, un peuple des campagnes qui serait un bon peuple chrétien perverti par la Révolution Française. Au-delà des clivages politiques, le regard des évêques est très distancié sur la culture populaire.

A rebours de ce regard simple des évêques, certains insistent sur les pratiques complexes de lecture des paysans. Ainsi le meunier du XVI° siècle dont on connait les lectures et dans certaines mesures de sa pensée, puisqu’il a eut son procès d’inquisition. Né en 1632, son procès recense toutes ses déclarations lors des interrogatoires, des écrits de lui, versés dans le dossier, ainsi qu’une liste de ses lectures. Pendant 30 ans, il a tenu des discours taxés d’hérétique. Au départ, l’inquisition n’arrivait pas à classer ses discours. Au départ on le considérait original ou cinglé mais les juges ne le comprenaient pas. Avec ses discours réitérés, il fut de nouveau arrêté et condamné par l’inquisition. Son interprétation du monde est à la fois un mélange de lectures diverses de la religion et de livres savants dont il a fait une synthèse personnelle. Ses lectures n’ont pas été reçues passivement, elles ont été nouées pour produire une vision du monde cohérente.

mercredi 2 mai 2012

Moderne 30 - 04 (cours 10)

Précédemment : Moderne 12 - 04





III.                   Les négociations du bureau de la librairie

1.      Les négociations du bureau de la librairie

Au XVIII° siècle, on a une forte présence de la censure avec un contrôle des livres qui s’est beaucoup figé et concerne beaucoup de monde. On a 165 censeurs royaux entre 1750 et 1763 chacun ayant sa spécialité. Dans les Belles-lettres on a 84 censeurs. Leur milieu est assez petit mais ce sont des savants reconnus de leur domaine. Ils sont presque tous membres de l’Académie des sciences pour les censeurs de sciences. Les censeurs de médecine sont presque tous des médecins du roi. Les censeurs pour les livres de religion sont des docteurs de La Sorbonne. Ces gens là travaillent aussi pour la presse officielle, le Journal des savants ou le Mercure. Au cœur du monde des auteurs, ils mettent en place de nombreux critères entre des livres dont ils refusent la publication et d’autres dont ils donnent un accord tacite ni accepté, ni censuré.

Les critères qui comptent pour ses censeurs touchent entre autres aux relations entretenues par l’auteur avec son censeur. L’auteur bénéficie du petit monde et peu choisir son censeur. Les censeurs doivent aussi modérer leurs critiques pour éviter aux imprimeurs de faire faillite. Il ne sert à rien pour Malesherbes de censurer à tout va car dans ce cas tout serait envoyé en Hollande et reviendrait en France. Enfin, les censeurs se comportent en critique littéraire. Ils ne jugent pas selon leur conformité aux mœurs, à la politique ou à la religion. Ils recommandent l’ouvrage quand ils le trouvent bon ou pas bon. Les censeurs tiennent avant tout des critiques littéraires.

Les livres qui rentrent dans le circuit de la censure, qui sont passés de censeurs en censeurs peut parfois faire la réputation d’un auteur. Si une grande partie des auteurs dans le domaine des sciences ou de la médecine sont des gens bien établis, dans les premiers temps, ce sont souvent des petites personnes méconnues, leur activité de censeur qui les place au cœur du monde des auteurs va parfois valoriser des carrières d’auteur.

2.      Un objet de lutte politique

Au XVII° siècle, un conflit entre la Sorbonne et le pouvoir royal avait eut lieu autour de la censure des livres de religion. La Sorbonne, première institution à censurer, s’était attachée à la censure des livres ayant traits à la religion. Ce conflit avait aboutit à un compromis, la Sorbonne avait le pouvoir de décider de la censure des livres, sauf que la plupart des professeurs de la Sorbonne avait des liens ténus avec le pouvoir royal.
Au XVIII° siècle, ce conflit autour de qui possède la légitimité de censurer des ouvrages, se passe entre le pouvoir royal et le parlement de Paris. Le Parlement va affirmer son droit de censure dans le cadre d’un long conflit qui l’oppose au cadre royal du XVIII° siècle. La censure du Parlement se fait après la publication, tandis que le pouvoir royal censure les ouvrages avant qu’ils soient imprimés. Le Parlement se place donc après le pouvoir royal ce qui lui permet de critiquer les livres non censuré par ce pouvoir et qui font l’objet d’une polémique obligeant le Parlement à censurer ces ouvrages en second lieu.

Le Parlement devient le dépositaire et l’interprète des voix du royaume. Ce Parlement joue un rôle dans le processus de publication des lois et c’est de là qu’il prétend jouer un rôle politique en général. En 1760, le Parlement ne veut pas imposer de nouveaux impôts et s’attaque violemment aux jésuites, ordre religieux supposé très lié à Rome et qui s’oppose donc directement au Parlement dans le cadre du gallicanisme. Le Parlement affirme alors sa position à cette époque. Les impressions du Parlement n’ont plus le droit d’être censurées par le pouvoir royal. Les décisions prises dans les jours suivants sont imprimés dans un cadre quasi-officiel. De plus, le Parlement assure à la même époque son droit de censure. C’est un produit du contexte puisqu’en 1734, les lettres de Voltaire furent condamnées par le Parlement. Fin 1740 et début 1750, le Parlement prend un tour plus massif avec plus de 40 pamphlets à caractère religieux qui sont condamnés par le Parlement. En 1757, après l’attentat de Damien (celui qui tenta d’assassiner Louis XV), le Parlement condamne de nombreuses publications jésuites. Damien ravivant le souvenir de Ravaillac et d’Henri IV, Ravaillac était soupçonné d’être jésuite et cela retombe sur Damien, relançant l’anti-jésuitisme.
Avec De l’esprit de Helvetius qui suggère que l’Eglise est un frein au progrès et remet en cause l’immortalité de l’âme, on a un nouveau conflit. L’ouvrage a un privilège royal (et non juste une permission d’imprimer). Helvetius s’est servit d’un intermédiaire pour atteindre un censeur, cet intermédiaire est parvenu à faire analyser l’ouvrage à un censeur non-spécialisé dans les livres philosophiques. Ce censeur s’est d’ailleurs fait grugé puisque dans le procès qui suivi, il a déclaré ne pas avoir eut l’ensemble de l’ouvrage entre les mains, juste des fragments de 30 pages masquant la thèse du livre. Il a donc donné le privilège, le livre est paru et s’en suit le scandale, le procès au Parlement de Paris le limogeage du censeur (qui reçoit tout de même une forte pension), Helvetius lui n’est pas trop inquiété par l’affaire. Le livre acquiert un succès fondé sur son scandale. L’éditeur fait publier une édition clandestine tout en assurant arrêter l’impression officielle, un imprimeur de Liège s’en servira aussi. De part ce scandale, le Parlement de Paris s’active davantage contre certains ouvrages et certains individus. Il va alors condamner l’Encyclopédie qui était protégée par le pouvoir royal. Mais l’Encyclopédie parviendra sans son privilège à paraître de nouveau.

La censure c’est donc la présence d’institutions qui affirment leur position les uns face aux autres. Au final, dans certains cas, la censure permet la propagation des ouvrages et leur succès. Toujours est-il que la censure a un réel impact sur les auteurs les plus marginaux qui n’ont pas toujours de relais auprès des institutions, mais elle ne freine pas les plus connus.

3.      Des objets qui échappent à la censure : les factums ou mémoires judiciaires

Ce sont des mémoires rédigés dans le cadre de procès qui à l’époque se font à huit-clos. A cette époque, on a des écrits très nombreux puisque les avocats ne plaident pas par oral mais par écrit. Dans ce cadre, on a la rédaction de mémoires judiciaires destinés aux juges mais aussi aux entourages. Donc au XVIII° siècle, on a tendance à imprimer ces ouvrages. Or puisque ces factums sont des écrits judiciaires, ce sont les seuls imprimés non-officiels qui ne passent pas devant la censure. Du coup, au XVIII° siècle, ces factums deviennent un objet de pouvoir politique et leur fonction change. Certains factums seront publiés à 20 000 exemplaires au XVIII° siècle. Ces factums ont un grand succès dans le public. La clé du succès est que les avocats doivent défendre des causes (criminelles et financières) avec des attaques personnelles et une dimension politique. L’affaire judiciaire politisée passionne les contemporains avec certains procès dont on a plusieurs points de vue selon les partis pris des factums.

Ces factums se vendant bien, simples à imprimer, ils intéressent les imprimeurs. De plus, les avocats reçoivent revenus de ces tirages et certains parviennent même à acquérir une célébrité de l’époque. L’avocat devient une figure du débat public.
Par exemple, le procès entre l’ambassadeur de France en Angleterre, le comte de Guigne, et son secrétaire, Tort fut très populaire. L’ambassadeur aristocrate accuse son secrétaire d’avoir utilisé des informations financières pour spéculer à la bourse de Londres. Le secrétaire dira qu’il n’avait jamais spéculé que pour son patron et sur sa demande. Tort est embastillé pendant plusieurs mois avant d’en sortir et d’attaquer son ancien patron. Le tout fera une trentaine de factum publié d’un camp comme de l’autre. L’argument station des avocats de Tort est que celui-ci est « l’injuste victime d’un puissant aristocrate pervers ». L’affaire fera du bruit puisque le comte de Guigne est protégé par le comte de Choiseul, proche de Marie-Antoinette. Tort est alors soutenu par la cour opposé au duc de Choiseul. Tort était bien ce petit secrétaire soutenu par un parti de cour mais aussi par les banquiers anglais qui voyaient dans la condamnation du comte, l’occasion de faire des bénéfices. Il y aura deux procès dans l’affaire qui aboutiront à la condamnation de Tort pour diffamation. Enfin Tort n’étant plus secrétaire, il est tout de même engagé dans le milieu des finances anglaises.
Les pamphlets campent deux figures de l’époque : l’aristocrate corrompu et dégénéré et l’affronté du petit sans moyen qui osent s’attaquer aux grands puisqu’il est victime de l’injustice. Ces mémoires imprimés deviennent un des lieux de joute politique et contribuent à créer l’idée que la vérité ne se dit pas dans les tribunaux mais qu’elles s’expriment dans l’espace nouveau de l’imprimé. Pour Sarah Maza, ces mémoires judiciaires sont un des lieux d’expression publique. C’est en effet au public de se faire une opinion sur une affaire privée qui est publié dans le domaine public.


Cet espace de l’imprimé est une donnée liée au succès de l’imprimerie. Il existe puisqu’il est facile de faire un livre et d’intervenir dans l’espace de l’imprimé. Mais l’existence de cet espace n’est pas seulement une donnée liée à l’invention de l’imprimerie. La possibilité de mener une politique de cet espace s’est fait notamment sous Richelieu qui l’a manipulé, montrant ce qu’on pouvait en faire. Il a aussi installé durablement les auteurs de belles lettres, qui seront les spécialistes de la manipulation de cet espace. Les questions de censure à cette époque sont à comprendre dans la question plus large des possibilités plus larges de l’espace de l’imprimé.


 Publié à Troyes par une veuve


Lectures et cultures populaires


On peut se questionner sur ce que lit le peuple et la manière dont il le lit. Cela questionne donc le degré de pénétration de l’imprimé dans la société et donc le rapport spécifique du peuple à l’imprimé tout comme les effets que peut avoir le livre sur les faits religieux, culturels ou encore sociaux. Cela questionne aussi les intermédiaires culturels qui propagent le livre dans le peuple.
Ce champ d’étude fut très vaste et très largement balayé entre les années 1980 et 1990. Par populaire on prend un sens large, ce sont ceux qui ont un rapport de non-spécialistes au livre. Donc ni les clercs et hommes de religion, ni les hommes de droits. Cela va des catégories les plus défavorisées aux riches marchands. Le contenu du livre populaire fut inventé entre le XVII° et le XVIII° siècle par des intellectuels qui réfléchissaient au rapport du peuple au livre. Il faut donc se méfier en tant qu’historien à ne pas répéter ce que disaient les intellectuels de l’époque sur la culture populaire.

Ici on peut prendre comme référence Roger Chartier ou bien Robert Mandrou.


I.                   La bibliothèque bleue, le livre philosophique : deux corpus populaires

1.      La bibliothèque bleue

Objet célèbre chez les historiens de la culture populaire, c’est un très gros corpus qui est par excellence destiné au peuple. C’est avant tout un produit inventé et imprimé dans la ville de Troyes en Champagne par un libraire, Nicolas Oudot. Il publiera 52 livres bleus entre le début du XVII° siècle et sa mort en 1636. A ce moment les livres bleus sont des livrets de petits formats, peu épais et peu couteux. Ils sont imprimés sur du papier bleu ou blanc (mais alors avec une couverture bleue). C’est une collection pour publier des livres assez divers : 21 romans de chevaleries, 10 vies de saints, 6 tragédies et quelques textes savants. Dès cette époque, cela dut avoir un succès puisque d’autres éditeurs l’imiteront avec certains de ces parents mais aussi d’autres imprimeurs de Troyes. Troyes devient un centre important d’autant que la ville se double de la spécialisation dans les almanachs.

La Bibliothèque bleue connait son apogée entre la fin du règne de Louis XIV et la fin du XVIII° siècle. Ces objets étant très dévalués par la société, ils ont été très peu conservés en dépit de leur grand nombre.
Première caractéristique, ces textes ne sont pas des originaux mais des republications. La seconde caractéristique est que ce catalogue est pensé dans une large diffusion et doit combler des attentes massives. On trouve donc beaucoup de livres de dévotions répondant à la contre-réforme (vies de saints, romans édifiants et parfois livres de prière). On publie donc des séries particulières plutôt bien répertoriées. Troisième particularité, les libraires se réapproprient les textes. Ils les coupent, ils modifient l’organisation des textes pour les rendre plus lisibles (divisions en de multiples chapitres, paragraphes ajoutés pour rendre plus clairs, coupures dans les descriptions, …). Enfin quatrième particularité, on retire les traces eschatologiques et de blasphème avec une auto-censure des libraires. Mais les coupes ne sont pas bien faites et les textes sont fréquemment rendus incohérents par les charcutages des libraires.

On a longtemps considéré que les lecteurs de ces livres étaient avant tout des ruraux. Il semble en fait qu’au XVII° siècle, le public soit surtout citadin. Toujours est-il que ces livres arrivent dans la France rurale au XVIII° siècle en devenant les symboles de la culture villageoise. Les paysans deviennent alors ceux qui lisent des almanachs pleins d’astrologie, des livres de dévotion naïfs et des recettes de bonnes femmes. Or le corpus de la bibliothèque bleue vient systématiquement de milieux savants comme les livres de médecine, les romans de chevalerie. La coupure entre culture savante et populaire n’est guère crédible finalement. Cette découverte appuya les thèses de Norbert Elias qui voyait en fait une diffusion de la culture savante dans le corps social et vers le bas. Ces livres bleus se propagent surtout dans tous les milieux. L’invention de la culture populaire vient des libraires troyens qui par leur grande diffusion portent le stigmate du populaire. Tout le monde parmi les lecteurs avait du lire un livre bleu, mais de par sa propagation dans les milieux populaires, il a été méprisé.

2.      Les livres philosophiques

Les livres de cette section sont des livres philosophiques, des livres pornographiques classiques et nouveaux (antiques et modernes), ainsi que des libelles, des chroniques scandaleuses qui mettent en scène des puissants. Ces livres philosophiques font partis des livres clandestins imprimés sous le royaume. Ils font une partie significative des maisons d’éditions étrangères.

Lors d’une saisie chez un libraire parisien, Moureau, en 1777, on trouve 16 livres : 5 dans la pornographique (La fille de joie traduit de l’anglais, Les entretiens galants d’Aloysia, …), 5 libelles politiques (Les anecdotes sur la comtesse Du Barry, …), 3 livres de Voltaire (un livre sur Jeanne d’Arc, une bible expliquée, un livre contre le Parlement de Paris), 1 d’Holbach et 1 de Mercier (roman d’anticipation, L’an 2240, dont le héros est un philosophe des Lumières s’endormant an 1770 et se réveillant à Versailles 647 plus tard).

Le livre philosophique ce sont d’abord les éditeurs, c’est associé chez les auteurs eux-mêmes qui peuvent décliner leur production en publiant des livres philosophiques et des chroniques scandaleuses. Parmi les livres emblématiques de ce style on a aussi Thérèse philosophe de Diderot, livre pamphlet contre la religion, pour la liberté de la femme mais aussi livre pornographique. Les genres s’entrecroisent.

dimanche 15 avril 2012

Moderne 12 - 04 (cours 9)

Précédemment : Moderne 05 - 04


Merci à Christelle pour son cour, qui m'a ainsi permis de compléter le mien.


Le cardinal de Richelieu, la terreur du XV° siècle


Seconde partie des sujets pouvant tomber le jour des partiels :
* Faire de la politique avec des écrits à l’époque moderne

* Publier sous l’Ancien Régime

* Pouvoirs et imprimés à l’époque moderne

* Economie des métiers du livre, culture et politique à l’époque moderne



Politiques de l’imprimé et censure


Le phénomène des libelles ne pouvait pas être uniquement du coté de la mise en crise du contrôle de l’imprimé. Sous la Ligue, la publication de pamphlets par un pouvoir ligueur parisien provoquait une politique de censure. Sous la Fronde en revanche, on a bien une mise en crise du système de l’imprimé instauré 20 ans plus tôt par le cardinal de Richelieu, premier ministre de Louis XIII. Ce système de contrôle de l’imprimé est très cohérent, très neuf et va profondément marquer l’imprimé. Ce système qui s’est effondré sous la Fronde va se reconstituer plus fortement que jamais après cette crise.


I.                   Richelieu et l’espace de l’imprimé

Au pouvoir entre 1624 et 1642, Richelieu est identifié au règne personnel de Louis XIII avec une originalité, une double tête au pouvoir : le roi et son principal ministre. Richelieu est réputé avoir eut une main de fer contre ses ennemis : Protestants, Espagnols, … Il est moins connu pour sa politique en direction des lettres. Sa politique est originale, soucieux de l’espace de l’imprimé, il souhaite un peu le contrôler mais surtout le manipuler.

1.      Pamphlets

Richelieu fait faire beaucoup de pamphlets par les écrivains en défendant sa politique (contre l’Espagne ou les ennemis intérieurs). Sous sa présidence, il y a plus de pamphlets produit par Richelieu que contre lui. Mathieu de Morgues se met au service de Richelieu dans les années 1620, il accompagne son arrivée au pouvoir.
En 1630, une grande crise politique a lieu : la journée des dupes. Durant ces deux journées de la fin de septembre 1630, on pense que Richelieu va être disgracié par son conflit avec Marie de Médicis. Mais le lendemain, le contraire se produit, la reine-mère est exilée et Richelieu plus puissant que jamais va annihiler ses ennemis. C’est donc le choix de mener une politique de confrontation avec l’autre grande puissance catholique de l’époque, l’Espagne, plutôt que de s’allier à l’Espagne pour contrer les Protestants. C’est un impérialisme plus qu’une politique chrétienne.

2.      La mobilisation des érudits

Richelieu se paye les services de grands archivistes qui travaillent d’anciens documents devant porter appui à sa politique. Dans les années 1630, la France envahit la Lorraine. Auparavant, des séries d’écrits et de mémoires sont publiés pour faire valoir les droits du roi de France sur la Lorraine. Cela se retrouve alors dans des pamphlets soutenant les droits du roi.

Des proches de Richelieu produisent des mémoires sur de nombreux sujets qu’on appelle les papiers de Richelieu. Une partie est devenue manuscrite, une partie est devenue libre d’histoire et une partie est devenue pamphlet. C’est de là que proviennent les Mémoires de Richelieu. Des ouvrages sur le bon gouvernement paraissent comme De la souveraineté du roi toujours sur commande de Richelieu. Ce traité est le plus absolutiste de tout le XVII° siècle. C’est là que l’effort pour penser la concentration du pouvoir aux mains d’un seul roi, devient le plus fort.

3.      Essor des belles-lettres

Le pouvoir donne des pensions à des auteurs qui travaillent dans le domaine des belles-lettres. Des écrivains de poésie, de théâtre, des auteurs qui recueillent des documents épistolaires, des critiques littéraires sont donc pensionnés. Ils publient des écrits à la gloire du roi. Avec le fait de pensionner des écrivains, il s’agit de contrôler les hommes qui produisent les écrits pour qu’ils écrivent plutôt en faveur du pouvoir que contre.
Le pouvoir contribue à mettre en valeur les belles-lettres, parmi les autres domaines de savoir. Les belles-lettres sont l’ancêtre de la littérature. La forme et le style sont mis en avant au détriment du contenu. Faire la promotion des belles-lettres c’est faire la promotion du style, plus que de la dimension savante, dans laquelle Jean Chapelain s’inscrit. Cela se fait sous Richelieu dans un objectif d’influence politique. En 1635, est créée l’Académie Française sous la protection de Richelieu. Il faut rassembler des hommes de lettres devant illustrer la langue française pour en faire une langue noble si ce n’est plus, au moins comme le latin. Il fallait donc des traités de vocabulaire, de grammaire ou encore de formulation.

C’est une opération de démobilisation par l’intervention de l’espace de l’imprimé. Avec l’Académie française on promeut le style, la forme et on en oublie les idées, les sciences et les philosophies. A l’Académie Française on ne peut pas parler de religion ou de politique. Les lieux de ces débats étaient les parlements, organes de justice mais qui règlent aussi la conformité des lois. Ce sont des cours de justice royale qui jouent un rôle dans la production des lois. Les parlements produisaient des discours lors de leurs débats. Richelieu fait un organe concurrent pour discréditer le type d’éloquence qui avait court dans les Parlements, en les remplaçants par des débats de styles et de formes. La dépolitisation est double avec un déplacement des débats du fond sur la forme et un déplacement spatial du Parlement, vers l’Académie Française, espace de l’imprimé. Sous Richelieu, les parlements tentent de freiner la politique de Richelieu.
On a aussi un débat sur la langue employée. Le latin, la langue des juristes et des scientifiques ou bien la langue vernaculaire da la cour ? On a alors l’émergence du pédant, le prof de latin qui n’a que des citations latines à la bouche. Or ce savoir est jugé inutile et la langue utile est la plus simple, la langue des courtisans. C’est un véritable combat entre la langue de la cour et ceux qui maîtrisent le latin.


II.                Privilèges de librairie et censure sous Richelieu

Sur le papier, on a un système assez impressionnant mais la censure à l’époque est inefficace. Les privilèges sont pensés et mis en pratique. C’est le moment où apparaissent des censeurs royaux chargés d’examiner tous les manuscrits nouveaux. Ils doivent rédiger un avis pour que le chancelier décide d’accorder un privilège de livraison ou non. Lorsqu’on censure un livre à Paris, on le retrouve imprimé clandestinement, soit en province, soit en Hollande, … Le système des privilèges de librairie régule autrement les rapports entre auteurs et pouvoir royal. Depuis le début du XVII° siècle, la législation oblige le bénéficiaire du livre à imprimer son privilège dans le livre (entièrement ou partiellement). La lettre de privilège pouvait être donnée soit à un auteur, soit à un éditeur. La norme est alors que les privilèges soient donnés aux éditeurs or avec Richelieu, la part des privilèges accordés aux auteurs croît considérablement. Donné à l’imprimeur, le privilège renvoyait au fait que l’éditeur allait engager des frais et qu’il serait protéger contre toute copie d’un autre éditeur. Quand le privilège est donné à l’auteur, le pouvoir royal donne la valeur en terme de savoirs du livre (ou encore la valeur de l’auteur) ce qui fait qu’on trouve des éloges des auteurs.
Dans le cas de Descartes, il était en hollande quand un privilège lui est envoyé. Là ça coince, le pouvoir ne veut pas donner un privilège à un livre publié en Hollande, Descartes a peur que ce privilège l’associe à un travail rentable et donc ignoble. Il se laisse fléchir et finalement Louis XIII donne un privilège à Descartes en 1637 pour son livre Le discours de la méthode. Le privilège sert à donner de la reconnaissance aux auteurs. C’est important pour le pouvoir royal qui voit sa place dans l’espace de l’imprimé confirmé. Le roi ne fait pas qu’accorder un privilège mais il permet la distinction entre les bons et les mauvais livres. Louis Machon est l’auteur d’une série d’ouvrages impubliables à l’époque notamment l’Apologie de Machiavel. Il aurait pu faire publier clandestinement son livre mais il préfère demander un privilège qu’il n’obtiendra jamais. Son livre n’est donc jamais publié.

Le discours des lettres de privilèges n’est pas stéréotypé. Chaque lettre de privilège est bien adaptée au livre qui est autorisé. Les privilèges servent à affirmer l’identité sociale des auteurs. Ces privilèges montrent que l’espace de l’imprimé est un lieu essentiel pour publier les réputations c'est-à-dire de se faire connaître de manière favorable à travers la publication d’un livre. C’est une fonction des écrivains que d’être des publicateurs de publications. Dans les privilèges, ce sont les auteurs qui sont vantés mais dans les publications, les auteurs ont la fonction sociale de publier des réputations. Une épitre dédicatoire est placée au début de l’ouvrage qui permet de faire une dédicace à un grand personnage. C’est une façon de remercier le personnage, de lui faire louange. L’espace de l’imprimé permet d’affirmer la réputation individuelle.

Mais le geste de publier un imprimé ne va pas de soi. Intervenir dans l’espace de l’imprimé c’est intervenir dans un espace public d’abord défini par la présence de l’Etat. Il faut donc justifier le fait d’intervenir dans cet espace. Ceux qui ont des charges publiques peuvent intervenir. Mais les autres doivent justifier leur légitimité. Cette légitimité passe par la dédicace à un grand personnage public. Mais il y a d’autres moyens de se créer cette légitimité. Certaines justifications de mise en imprimé de l’ouvrage passent par la fiction d’un vol du manuscrit par l’éditeur. L’autre justification est que l’auteur avance qu’il a écrit le manuscrit pour ses amis et qu’il n’était pas voué au départ à l’impression. Avec le privilège de librairie, on a un discours des auteurs sur eux-mêmes mais qui reçoivent la garantie de l’assentiment royal donné par le privilège. La légitimité est inattaquable.

Ceux qui rédigent ces lettres de privilèges sont des personnels du roi notamment au niveau de la chancellerie. Le privilège est remis par le chancelier du roi à un officier chargé de la rédaction des actes royaux. Les secrétaires du roi sont particulièrement importants. Seul un petit nombre de ces secrétaires qui vont s’occuper des privilèges des librairies. Ils ne sont que quelques uns à rédiger les lettres de privilèges. Ils sont eux-mêmes des auteurs. La censure au XVII° n’est pas tellement un moyen d’empêcher un livre de paraître mais plutôt un moyen d’affirmer la présence du roi dans l’espace de l’imprimé. En affirmant cette présence le pouvoir royal va contribuer à donner de la légitimité à cet espace de l’imprimé et aux spécialistes de l’intervention dans cet espace qui sont les écrivains.




III.                   Les négociations du bureau de la librairie

1.      Les négociations du bureau de la librairie

Au XVIII° siècle, on a une forte présence de la censure avec un contrôle des livres qui s’est beaucoup figé et concerne beaucoup de monde. On a 165 censeurs royaux entre 1750 et 1763 chacun ayant sa spécialité. Dans les Belles-lettres on a 84 censeurs. Leur milieu est assez petit mais ce sont des savants reconnus de leur domaine. Ils sont presque tous membres de l’Académie des sciences pour les censeurs de sciences. Les censeurs de médecine sont presque tous des médecins du roi. Les censeurs pour les livres de religion sont des docteurs de La Sorbonne. Ces gens là travaillent aussi pour la presse officielle, le Journal des savants ou le Mercure. Au cœur du monde des auteurs, ils mettent en place de nombreux critères entre des livres dont ils refusent la publication et d’autres dont ils donnent un accord tacite ni accepté, ni censuré.

Les critères qui comptent pour ses censeurs touchent entre autres aux relations entretenues par l’auteur avec son censeur. L’auteur bénéficie du petit monde et peu choisir son censeur. Les censeurs doivent aussi modérer leurs critiques pour éviter aux imprimeurs de faire faillite. Il ne sert à rien pour Malesherbes de censurer à tout va car dans ce cas tout serait envoyé en Hollande et reviendrait en France. Enfin, les censeurs se comportent en critique littéraire. Ils ne jugent pas selon leur conformité aux mœurs, à la politique ou à la religion. Ils recommandent l’ouvrage quand ils le trouvent bon ou pas bon. Les censeurs tiennent avant tout des critiques littéraires.

Les livres qui rentrent dans le circuit de la censure, qui sont passés de censeurs en censeurs peut parfois faire la réputation d’un auteur. Si une grande partie des auteurs dans le domaine des sciences ou de la médecine sont des gens bien établis, dans les premiers temps, ce sont souvent des petites personnes méconnues, leur activité de censeur qui les place au cœur du monde des auteurs va parfois valoriser des carrières d’auteur.